Esther Teillard collabore à France Culture et Art Press, et la presse salue unanimement son premier roman cash / coup de poing / mal élevé ; l’éditeur l’annonce comme un « portrait sans concession des inégalités et des violences sexistes », et l’actrice Anna Mouglalis en lit des extraits à Saint-Germain. On en déduit : météo assez stable, sur les terres de la transgression institutionnalisée.
Pourtant, Carnes commence par étonner. Une jeune étudiante sans nom débarque aux Beaux-Arts de Cergy, où elle découvre l’empire du non-binaire. « Ici, le punk, c’est celui qui est resté accroché à son appareil génital », ce qui change de Marseille d’où elle vient : Marseille et ses voyantes partitions, avec les cagoles « ancrées et distraites comme un groupe de maçons en plein cagnard qui lève la tête à chaque passage », quand les encapuchés se collent quant à eux aux murs, ralentissant « comme si chaque pas rapide allait les rapprocher de là où ils ne veulent pas se rendre » ; mais aussi Marseille et ses subtiles équivoques, « sans figure d’écorché ni transformation génitale, l’androgyne viscéral, la tante en caleçon noir. » Ce détail des particularismes réjouit souvent, qu’ils soient glosés avec une saine méchanceté – « nouvelle planque pour les mecs à physique sans plus », la moustache néo-bourgeoise « fait des visages flous avec une distraction au centre pour ne pas se concentrer sur le reste » – ou prétextes à raffinement sémiologique – chez les ressortissantes de l’élite, « La frange courte signifie beaucoup, elle est là, fière, en ligne droite, pour rayer la phrase, déconstruire le propos, la ponctuation prend beaucoup de place ».
Voilà qui change des phallus qui éclatent et des patriarcat-nous-voilà. Sauf que le récit ne prend pas, semble même à peine essayer : au fil de pages qui peuvent vaguement et banalement se lire comme roman de formation ou roman des origines, la narratrice se contente d’égrener le catalogue des rencontres et des souvenirs d’enfance. Et les personnages secondaires ne sont pourvus d’épaisseur qu’au rythme des viols et des visionnages de porno, alors que les figures du sexe tournent au monotone : ici un regard qui « fouille comme un mauvais cunni », là les grilles du tribunal qui « pointent comme les sexes des hommes », et puis Marseille qui « ne veut pas qu’on la nettoie », parce que « Quand on lui torche le cul, elle vient le resalir aussitôt ; à coups de viols et de suicides par balle dans le dos ». Bref, le discours intérieur se fait parfois aussi artificiel que certains polars prétendument en phase avec la rue, et miné pareillement par le systématisme des punchlines, phrases courtes et présent de vérité générale, tactactac. On en ressort, c’est dommage, avec l’impression d’une écriture pour rien, et d’une acuité qui s’émousse peu à peu, peut-être parce qu’aucune histoire ne la soutient.
Gilles Magniont
Carnes, d’Esther Teillard
Pauvert, 216 pages, 20,90 €
Domaine français Chairs détachées
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Gilles Magniont
Entre justesses et conventions, Carnes d’Esther Teillard amuse puis ennuie.
Un livre
Chairs détachées
Par
Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

