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Domaine étranger Voyage astral

avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262 | par Dominique Aussenac

Avec un récit sur la mémoire et sa perte, l’écrivaine chilienne Nona Fernández nous embarque vers une constellation d’étoiles et de neurones. Subtil et touchant.

Mémoire céleste

Infiniment grands, infiniment petits, parfois nous nous projetons dans un ciel nocturne tout constellé. Parfois, ce même ciel se mire en nous. Sommes-nous aussi aberrants que ces étoiles mortes depuis des millions d’années qui cependant continuent à rutiler… dans nos yeux, nos cœurs et nos mémoires ? « Sur le moniteur d’une salle d’hôpital je peux voir l’activité cérébrale de ma mère. Elle est alitée avec des électrodes partout sur la tête, les yeux rigoureusement fermés. Son cerveau réagit par des décharges électriques à divers stimuli que lui envoie le médecin. Un réseau de centaines de millions de neurones, prolongés à leur tour par des millions d’axones et de dendrites qui échangent à travers un système de connexion aux transmetteurs multiples : c’est ce que cet écran est censé traduire, apparemment. »
Une mère qui s’évanouit dans la rue et perd la mémoire de ces incidents. Sa fille qui se souvient d’une étrange cérémonie par une nuit sans lune dans le froid du désert d’Atacama où l’on baptisa des étoiles du nom des vingt-six prisonniers politiques assassinés en ce même lieu par un escadron de la mort et dont les corps ont à jamais disparu. Souvenir mis en abîme qui renvoie à un moment plus ancien où la mère explique à sa toute jeune enfant « que là-haut, dans le ciel nocturne, il y avait des gens tout petits qui essayaient de communiquer avec nous par des signaux lumineux. »
Nona Fernández est née d’une mère célibataire, en 1971, soit deux ans avant le coup d’État militaire fomenté par le général Pinochet, ses sbires et les États-Unis. Elle fait partie de ce courant que l’écrivain Alejandro Zambra a qualifié de « literatura de los hijos » qui regroupe les auteurs, orphelins de leur enfance saccagée par la dictature et qui n’arrivent toujours pas à en échapper. Elle se définit ainsi : « Comédienne par choix. Narratrice pour faire chier, pour ne pas oublier ce qui ne doit pas être oublié. Scénariste de feuilleton par nécessité. Chilienne peu commode, et par moments en colère. » À son actif, la création de compagnies théâtrales, la mise en scène de nombreuses pièces, des scénarios de séries télé, des romans, un essai… Bref, d’incessants allers et retours entre les images et les mots, l’oralité proférée, la poussière et le silence. La poussière, tels ces grains de sable du désert qui recouvrent l’horreur passée, le présent et peut-être l’avenir. Les petits silences, que nous renvoie Mémoire céleste dus à des pannes de cerveau, des altérations, de petits courts-circuits, le vieillissement. Le silence de plomb entretenu par la dictature et celui consensuel qu’exigent aujourd’hui les thérapeutes, les institutions chiliennes, pour ne plus enfoncer le couteau dans la plaie, pour enfin vivre libre, détaché. Tels ces enseignants qui réduisirent, édulcorèrent le discours que le fils de l’autrice s’apprêtait à lire pour commémorer le passé. « Il comprit qu’il était seul. Aucune Toison d’Or ne viendrait le sauver quand l’Histoire se répéterait à cause de cette attitude tolérante et conciliatrice qu’on lui demandait d’avoir. Il eut l’impression qu’il n’y avait pas d’adultes responsables. Il n’y en avait probablement jamais eu.  »
Nona Fernández comme dans un jeu de flipper fait clignoter les icônes, les retourne, les abat, tilte… Part de son vécu, celui de sa famille, de sa progéniture, convoque la mythologie (chaque chapitre porte le nom d’une constellation), les sciences naturelles, l’astrophysique, la neurochirurgie, l’Histoire pour combler les trous noirs. Les images convoquées apparaissent très cinématographiques, parfois psychédéliques, prises par un de ces puissants télescopes installés dans les cimes andines. Le lecteur-spectateur installé dans son confortable fauteuil sous la voûte de ce planétarium frémit, s’esbaudit. Souvent la voix de la narratrice prend les accents de la tragédie, celle d’Antigone, de toutes ces femmes de l’Antiquité à aujourd’hui ayant perdu un être aimé, un fils, un frère, ces mères, grands-mères argentines de la place de Mai formant d’incessantes rondes depuis le 30 avril 1977 à Buenos Aires et la guerre sale livrée par un autre despote… Le récit clair, grave, didactique, métabolique, se dilate, éclate, se rétracte, ensemence, disparaît derrière des nuages, balayé par des vents triviaux, des souffles lyriques, des tempêtes colériques, des brises anxieuses, des vents follets à petits rires, à petits cris…
« Nous serons alors une constellation du futur. Les miroirs brisés d’un hypothalamus de demain. Des gens tout petits qui tenteront de dire en morse : “Bonjour nous sommes là. Ne nous oubliez pas.”  »

Dominique Aussenac

Mémoire céleste, de Nona Fernández
Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Plantagenet, Globe, 178 pages, 20

Voyage astral Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°262 , avril 2025.
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