Il y a Antigone. Celle de la mythologie grecque, chantée par Sophocle, Eschyle et Euripide, mais aussi plus près de nous, par Racine, Brecht et Anouilh ; l’adolescente révoltée qui s’oppose à son oncle Créon au sujet du sort qu’il convient de réserver au cadavre de son frère Polynice : l’ensevelir suivant la tradition, ou le laisser pourrir à l’air libre en punition de sa révolte contre son frère. L’amour contre la règle, le cœur contre la raison, la jeunesse contre l’ordre établi par les adultes. Et il y a Eden, une enfant d’aujourd’hui, placée très tôt par l’Aide sociale à l’enfance, qui va de famille d’accueil en foyer au gré des règlements et des souhaits de l’institution. Avec ces règles absurdes édictées par une administration qui retire Eden d’une famille aimante parce que cette famille déménage et placera Eden loin de sa mère : « un enfant ne peut pas être placé à plus de cinquante kilomètres de son parent biologique. »
Et le parallèle ne s’arrête pas là. Il y a Antigone, fille d’un inceste entre Œdipe son père, et Jocaste la mère d’Œdipe, tout comme ses frères Etéocle et Polynice, et sa sœur Ismène. Et il y a Eden, fille d’un viol ; elle ne connaît pas son père, sa mère victime de troubles psychiatriques graves est sous tutelle, et sa famille maternelle a toujours refusé de la voir. Entre les deux, Tamara Al Saadi crée des ponts qui par-delà les siècles unissent les souffrances de l’enfance, la maltraitance et le peu de cas que font les sociétés de la parole de l’enfant. Qui parfois décide de se taire. Comme Antigone qui, durant toute la pièce, ne parle pas. Ne dit rien. Pas un mot. Ce n’est qu’à la fin, avant de mourir de la main de son oncle, qu’elle prend finalement la parole : « Le béton se fissure toujours et la fleur pousse sans en demander la permission. Le ressac des vagues est éternel et celui qui croit pouvoir empêcher l’océan de respirer est un pauvre fou. Le jour se lève irrémédiablement malgré le sang, malgré la haine, malgré le mensonge et l’occupant. (…) Nous sommes les fleurs, les vagues et le jour. Sans nous tu ne serais pas. (…) Celui qui détruit l’enfant pour se protéger s’est déjà condamné lui-même. » Eden, en revanche, refuse de se taire. Elle parle, crie, se bat : « Nous, on est des encombrants / On sait pas où nous foutre / On est la conséquence d’un truc qu’a mal tourné et qui nous prédestine à mal tourner. / (…) / On n’est pas des enfants / On est des mineurs / On nous a placé sous terre. » Deux manières de s’opposer. Et de mener tambour battant le combat pour la reconnaissance de leurs traumatismes. La pièce suit en parallèle le destin de ces deux jeunes filles, miroir l’une de l’autre, jusqu’à leur rencontre finale.
Jusque-là, les auteurs ont toujours concentré le destin d’Antigone sur cette opposition avec son oncle Créon. Comme si les conditions de sa naissance avaient finalement assez peu d’importance. Comme si son histoire personnelle ne leur devait rien et commençait vraiment avec son entrée dans le monde adulte. En mettant l’accent sur le crime originel, en nous racontant comment Jocaste, la mère d’Antigone, a tenté de masquer son origine incestueuse, avant de se pendre, « incapable de supporter l’ignominie de l’union maudite qu’elle a eue avec son propre fils », l’autrice redonne à l’héroïne la place d’une jeune fille victime d’une société qui, déjà dans les temps anciens, maltraite ses enfants. Et leur fait porter le lourd fardeau de la honte alors que ce sont eux les victimes. Tamara Al Saadi, autrice, comédienne et metteuse en scène franco-irakienne, dédie sa pièce « aux enfances volées », en nous rappelant que le mot « enfant » vient du latin infans, « qui ne parle pas ».
Patrick Gay-Bellile
Taire. Mon Antigone, de Tamara Al Saadi
Les Solitaires intempestifs, 96 pages, 15 €
Théâtre Eden et Antigone
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Patrick Gay Bellile
Avec Taire, Tamara Al Saadi met en scène deux adolescentes maltraitées qui se tendent la main à travers les siècles.
Un livre
Eden et Antigone
Par
Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.

