Comme dans Kramp (Quidam, 2022), c’est à travers le regard d’un enfant, dont l’apparente naïveté se montre d’une grande lucidité, que María José Ferrada évoque les tensions sociales du Chili sous un angle allégorique. On retrouve dans L’Homme à l’affiche ce qui faisait la justesse et le charme de son précédent livre : une apparence de légèreté et de drôlerie pour mieux dépeindre une réalité peu reluisante sans céder au misérabilisme.
Les enfants, on le sait, n’ont pas les yeux dans leurs poches et savent souvent, bien mieux que les adultes, voir les choses pour ce qu’elles sont car ils se racontent, paradoxalement, moins d’histoires. D’autant qu’après avoir écrit de nombreux livres pour la jeunesse, Ferrada se nourrit intelligemment de cette expérience dans ses romans « pour adultes », l’apparente simplicité stylistique et narrative conserve quelque chose de l’efficacité du conte.
Dans un quartier populaire, voire indigent, aux frontières de la capitale, « une douzaine de bâtiments qui, vus de loin – du ciel par exemple – ressemblent à d’énormes legos », un certain Ramón décide d’installer sa maison dans la structure métallique d’un grand panneau publicitaire vantant les mérites d’une boisson gazeuse. Un sous-traitant quelconque lui en a confié la surveillance. C’est un emploi dont l’absurdité même souligne la précarité, mais qui n’est pas pire que « l’usine de PVC » où il travaillait avant. Cet isolement volontaire ne va pas manquer, naturellement, de générer méfiance et hostilité dans un voisinage où couvent les frustrations et les ressentiments. Ici, tout le monde surveille tout le monde et les voix discordantes sont vite rappelées à l’ordre. Ramón, sur son panneau, avec son alcoolisme et ses envolées lyriques sur le spectacle des étoiles, est un bouc émissaire idéal.
Lui qui est persuadé de l’existence de « fils ténus qui reliaient les choses », a trouvé dans ce perchoir au bord de l’autoroute « l’observatoire qu’il lui fallait pour poursuivre sa quête de silence qu’il avait interrompu à l’âge de neuf ans ». Miguel, son jeune neveu, lui rend régulièrement visite et voit en ce Bartleby de bidonville « une figure intermédiaire entre un ami, un oiseau et un professeur ».
La réussite du livre ne tient pas tant à l’originalité de ses éléments (il se construit au contraire sur un certain nombre d’archétypes sociaux) qu’à la voix de Miguel, son narrateur, pleine de verve et d’humour. Un humour, il va sans dire, plutôt mélancolique, qui fait du sens du détail un bel outil narratif. Coincé entre sa mère autoritaire et aigrie et sa tante fantaisiste et quelque peu désarçonnée par le nouveau choix de vie de son mari, le jeune garçon ne perd pas une miette des ragots et des tensions du monde qui l’entoure.
Ce bref roman fort bien mené n’est pas sans rappeler l’univers doux-amer de l’Espagnol Javier Tomeo, on y retrouve le même talent pour décrire avec finesse les tristes pantomimes des éternels laissés-pour-compte.
Guillaume Contré
L’Homme à l’affiche, de María José
Ferrada
Traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Million, Quidam, 160 p., 16 €
Domaine étranger Une vue imprenable
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Guillaume Contré
Avec sensibilité et humour, María José Ferrada imagine la quête de sens d’un personnage en rupture dans un monde pauvre et limité.
Un livre
Une vue imprenable
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.

