Valérie Rouzeau, l'enfance éternelle
Si le livre est une scène, voici qu’elles entrent et elles sont trois. Valérie, tête en l’air, la Rouzeau qui tire le fil des mots pour en faire des pelotes légères et la petite dame, donc, apparue d’un coup dans la voix commerciale d’un marchand de quelque chose. Trois personnages en une. « La petite dame n’existe pas/ Voilà pourquoi Valérie l’invente/ En train de déplacer trois fois douze escargots/ Plus loin toujours plus loin/ Elle s’occupe d’un jardin/ Parfois d’alexandrins. » Visage social, c’est la petite dame, que Valérie envoie faire les courses, mais parfois, porosité des identités, la petite dame s’efface devant la maladresse de la poétesse la tête aux oiseaux : « La petite dame est mieux apte que Valérie/ Elle dit des phrases de sociabilité/ Comme comme / Il n’y a plus de saisons/ Merci ce sera tout/ Si en sortant de la boulangerie/ Elle fait bonjour ou bonne nuit/ C’est Valérie ». Le ton est souvent primesautier, la lecture se fait à cloche-pied comme on sauterait d’une flaque l’autre. On sourit, on rirait presque. L’ironie est tendre, les trouvailles joyeuses, le personnage à trois faces devient burlesque « Se craignant cap’ d’à peu près tout louper ». Et même s’il y a des moments chagrins, saisis en vers comme prose dans un journal intime, est-ce dû à la sagesse déjà de la petite dame ou à la musique légère des phrases, elle parvient à mettre du baume au cœur du poème. Y compris lorsque s’exprime ici le deuil de l’amie disparue, la poète Caroline Sagot Duvauroux et de Michel Anseaume son compagnon qui dans la mort l’a précédée : « Être en ton cœur quelle bonne cachette/ Quelle planque secrète/ Oh Caroline où va ta cendre/ Avec quels oiseaux migrateurs/ T’es-tu envolée/ Toi qui vis dans le mien de cœur/ Rouge-Gorge mortel mais éternel/ avec Michel ». Les poèmes semblent s’écrire dans la simplicité de l’instant, posés comme notes sur une partition de ritournelles. Il faut ça pour garder intacte l’émotion, sur laquelle, funambule sur le clavier, la poétesse glisse entre danse et envol : « Mes amis j’ai le cœur si lourd/ Que je pose ça là/ Triste au point d’éclater de rire ».
On saisit aussi ce que l’époque à de si peu poétique et de tellement pathétique, dans ce quotidien déshumanisé où la petite dame lisse les angles quand Valérie envoie tout valser. La première « Seule face à l’administration/ Elle réussit/ À faire entrer des chiffres ronds/ Dans des cases carrées » quand la seconde n’en a rien à carrer : « Le Directeur de la Conformité/ De La Banque Postale/ A écrit une prose à la petite dame/ Allez Valérie ! Cocotte avion flèche papier/ C’est plié ». Voici pour la petite dame et voilà pour Valérie. Mais Valérie Rouzeau ? Elle signe un livre qui enchante, ce qui n’est pas peu où mine de rien, comme Noé avec son arche, elle fait entrer dans son abri les poètes qui même morts sont bien en vie, de la poésie pour chaque jour du calendrier, une manière d’être libre dans un monde embourbé.
Déjà dans Vrouz que la Table...



