Comédien reconnu de la scène française, Adama Diop se lance pour la première fois dans l’écriture théâtrale. L’histoire prend la forme d’un conte mêlé de chants et de poèmes, un conte où il est question de quitter son pays natal, de rêver d’un autre monde et de pouvoir enfin devenir ce poète qui pourra peut-être par la force des mots, changer le monde ou tout au moins lui donner un sens. Dans une première partie, nous voyons Malal, le personnage principal, en proie aux questions essentielles auxquelles ne répondent que ses rêves et ses fantasmes. Sa mère est morte et sa femme Jupiter avec qui il n’a pas pu avoir d’enfant est renversée par une voiture et meurt dans ses bras alors qu’elle s’apprêtait à le quitter. Et il porte la culpabilité de ces deuils. Alors, qui est-il vraiment ? Et que voudrait-il être ? Où est sa place ? Existe-t-il un endroit où sa poésie trouvera naturellement à s’exprimer et sera entendue et reconnue ? En proie à tous ces doutes, et poussé par son entourage, Malal décide de partir. Seul. « Partir / Enfin partir / Ne plus être moi / Devenir l’autre / Être le nouveau moi / Être / Naître. »
La seconde partie commence par une longue intervention du conteur qui décrit et accompagne le voyage de Malal : la rencontre avec un passeur, la traversée de la mer en pirogue avec d’autres qui essaient de fuir un monde devenu invivable, le naufrage, inévitable, les morts et puis le réveil dans une tente. Il a été repêché par une équipe de sauvetage. Il est maintenant dans un camp où s’est créée une petite société. On se raconte des histoires, on rit, on chante malgré des conditions de vie difficiles. Malal y reste plus d’un an, se fait des amis, rencontre Sina, mais là encore la mort est au rendez-vous et il est obligé de partir.
L’étape suivante est une grande capitale européenne. Comme l’aboutissement d’un rêve. Mais là commence pour lui la découverte d’une dure réalité. Malal n’est pas le bienvenu en Europe. Il découvre que le racisme est un mal fort répandu. Et que de nombreux morts jalonnent l’histoire de ceux qui ont voulu franchir les frontières et vivre leurs rêves. Et le texte leur rend hommage, aux George Floyd, Amadou Diallo, Malik Oussekine, et au-delà, à Thomas Sankara, Patrice Lumumba, « à tous ceux qui sont tombés face aux hommes-brutes ». Alors il décide de se battre lui aussi, pour honorer ses parents.
Ce voyage initiatique, ce parcours d’un continent à l’autre, est aussi en partie celui d’Adama Diop : né au Sénégal, venu en France, il intègre le Conservatoire national supérieur de Paris où il est le seul élève noir de sa promotion. « J’ai un peu découvert que j’étais l’autre en arrivant en France en fait », dit-il dans une interview aux Inrockuptibles. Et il partage peut-être cette vérité énoncée par le vieil homme aveugle, l’un des personnages de la pièce : « Sache que quiconque marche dans la mer ne doit pas craindre de se mouiller. »
Patrick Gay-Bellile
Fajar ou l’odyssée de l’homme qui
rêvait d’être poète, de Adama Diop
Actes Sud-Papiers, 80 pages, 13 €
Théâtre Le grand voyage
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Patrick Gay Bellile
De l’Afrique à l’Europe, le parcours initiatique d’un poète, par Adama Diop.
Un livre
Le grand voyage
Par
Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.

