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En grande surface Éclatés au sol

septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276 | par Pierre Mondot

Dans son arrière-boutique, la libraire désigne le rayon officieux de la prochaine rentrée littéraire : les étagères croulent. Les emprunts restent illimités mais – tyrannie du contre-don – on nous prie en échange de rédiger pour chacun une notule bienveillante. Temps de réflexion. L’alternative, c’est ce bouquin sur Viollet-le-Duc envoyé par la revue. Deal, pour quatre volumes.
Émilie, la narratrice de Choses que je croyais perdues (DTC ?), éconduite par son mec, déménage. En triant ses objets – un verre Musclor, un moule à kouglof, un ensemble H&M – elle se repasse le film de ses années avec Tristan : « Tu m’appelais Lili et je t’appelais Ourson. » L’idylle, à mesure que l’inventaire avance, se ternit. Face au lit, Lili constate  : « les rares scènes d’action qui me reviennent sont d’un niveau de tension érotique proche de zéro ». Clémentine Mélois signe un récit drôle et attachant, quelque part entre Les Choses, de Georges Perec, et le Bridget Jones d’Helen Fielding.
La narratrice de Fuck Circus (Grasset), éconduite par son mec, se rend au Mythe, le nouveau club à la mode. Elle y croise un descendant de Chateaubriand, une star de télé-réalité, un politique et un sexagénaire cinéphile. Métaphore limpide du catalogue Bolloré enfin libéré des élites médiatiques. Ces rencontres raniment le souvenir de son histoire avec Gabriel. Même trame que le précédent, tu vas dire. Juste. Mais le passage des cartons à la boîte entraîne un changement de registre : « C’était un week-end réussi, rien n’éveillait notre suspicion, le sperme de Gabriel me créait des conjonctivites, la cathédrale valait le coup. » Junior révèle que son aïeul écrivit Génie du christianisme « sur un cul » et la narratrice, après un quinzième Cuba Libre, reçoit par épiphanie le titre de son roman : « Plus sale que la merde ». L’autrice, Esther Teillard, semble en colère. Une satire féroce et sans concession de l’époque, portée par une plume incendiaire, quelque part entre le Bridget Jones, d’Helen Fielding, et les mémoires d’Amanda Lear.
Net contraste : dans Le Palais, François-Henri Désérable déploie le grand barnum du romanesque avec un narrateur omniscient qui s’amuse de ses pleins pouvoirs. Au programme : voyages, impostures et ultra-riches. Enfin de l’air. Né sur un tas d’ordures à Delhi puis adopté par des restaurateurs bourguignons, Arun Kumar découvre son palais absolu au fond d’un verre de Chambolle-Musigny. Un roman généreux et gouleyant, quelque part entre Le Parfum, de Patrick Süskind, et La Terre vue du ciel de Yann Arthus-Bertrand. Inspiré d’une histoire vraie !
Jean Deichel, double mystique et dipsomane de Yannick Haenel, pratique la dégustation avec beaucoup moins de modération que le jeune Arun. À 22 ans, agrégé de lettres mais pas « sûr d’exister », Deichel prend son premier poste à Mantes-la-Jolie. Lors de la fête de fin d’année, « trois grands cubis de vin rouge, vin blanc et rosé » l’aident à pulvériser la copie d’un vase étrusque au coût exorbitant. Alerte kintsugi : cet art japonais qui recolle les pots cassés à la glu d’or traverse trois récits sur quatre. On tient le thème de la rentrée : le reconditionné.
Les tribulations picaresques de Deichel courent sur six romans. La Solitude des professeurs est infinie en constitue le préquel. Les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard ont réveillé chez Haenel le sentiment d’abandon éprouvé durant cette décennie infernale : « La vie de prof m’apparut épuisante : elle appelait des forces qui ne servent qu’à être brûlées. » Sabine, sa collègue, vit dans une caravane sans roues et engrange les points censés lui ouvrir un poste fixe. Des chefs d’établissement – Streger, Laguille et Flouck – à l’inspecteur, cheveux gominés, « dégaine d’un ministre », on ne jure que par le règlement, le programme, l’autorité : « Si vous leur souriez comme ça, ils vous boufferont. » Deichel « préfère la vulnérabilité au pouvoir » et y survit, moitié grâce au Xanax, moitié au Zohar, livre de la Kabbale dont il garde dans sa veste les feuillets consacrés au jardin d’Éden. Au pied de ces bâtiments construits selon le modèle carcéral et minéralisés de fond en comble, l’arbre de la connaissance s’acclimate difficilement ; les élèves « ne pensent qu’à s’enfuir de la cellule où vous les séquestrez ».

Pour dorer les fêlures du vase, il reste la littérature : Djamila et Hafsa jouent Godot « sur l’esplanade en béton entre leurs immeubles » ; Leyla lit Charlotte Delbo : une tulipe éclot. La joie de transmettre rejoint alors celle d’écrire : « la parole parle et le monde s’illumine ». D’une plume érudite et drôle, Haenel réconcilie À rebours, de Huysmans, et L’Instit avec Gérard Klein.
Peut-être le Goncourt, hésite la libraire. À défaut, les palmes académiques.


Pierre Mondot

Éclatés au sol Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°276 , septembre 2026.
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