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Poésie Semer à tout vent

juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265 | par Guillaume Contré

En renonçant à l’écriture pour elle-même, Jean-Pierre Le Goff incarne la poésie dans le réel et l’imprime directement sur la plaque sensible du monde.

Frappé par « l’impression d’un manque que l’écriture, de par sa nature, ne peut combler », Jean-Pierre Le Goff (1942-2012) décide à l’orée des années 1990 de ne plus voir dans la production textuelle une finalité mais un « appel » à l’acte. Ce sera le début d’une entreprise qui l’occupera près de vingt ans et prendra la forme épistolaire des « petits papiers ». Il y invitait ses nombreux correspondants à venir assister ou participer, aux quatre coins de la France, à des actions qui tenaient moins de la « performance », de « l’installation » ou du « land art » (tout en partageant certaines de leurs manifestations extérieures) qu’à une incarnation matérialisée de l’intuition poétique dans le réel. Si la démarche de Le Goff, ses réalisations éphémères et délicates – délibérément dérisoires –, peut évoquer une figure marginale du monde de l’art comme Robert Filliou, elle ne saurait y être assimilée, car elle s’inscrit d’abord dans la continuité sensible du surréalisme et résonne par sympathie avec la pataphysique et la banalyse.
Loin de tout volontarisme conceptuel, elle creuse des presque rien, se nourrit d’une attention à la coïncidence, aux signes de l’anodin, et se met en branle lorsque « le soupçon de quelque intentionnalité vous effleure ». Les hasards objectifs et les trouvailles plus ou moins appâtées – car un signe en appelle toujours d’autres en cascade – guident les pas legoffiens afin de « franchir le gué dans les deux sens entre l’image et l’imagination ». Ses matériaux de prédilection – les perles, les objets rouges ou verts, les feuilles d’or, les noisettes, les cartes postales, les plaques de rue, les blasons… – découlent directement du fil poétique qu’il ne cesse de tirer, les sens en éveil et la curiosité en vadrouille. Lorsqu’il a l’impression de « trouver une perle dans l’huîtrier du hasard », ce fil poétique prend soudain la forme d’un fil on ne peut plus réel auquel il enfilera des perles tout aussi réelles. Ainsi, il n’y aura « aucune différence entre les faits et la pensée symbolique ».
Paru en 2000 chez Gallimard, Le Cachet de la poste rassemblait les dix premières années de « petits papiers » et fut l’un des rares livres publiés par un auteur peu loquace en ce domaine. Il avait trouvé dans la forme épistolaire une manière de diffusion plus fructueuse, à la fois poétiquement et humainement, puisque les correspondants entraient dans le jeu et le nourrissaient avec les lettres qu’ils envoyaient eux-mêmes à l’auteur, quand ils n’accueillent pas directement chez eux certains des actes legoffiens, lesquels étaient « le péage d’un passage à la rêverie, une offrande à l’instant précis d’être là ». Une forme, donc, de l’art, mais aussi de l’amitié. Une manière d’insérer un point-virgule dans la trame des lieux qui changent et du temps qui coule à travers des « œuvres » visuelles ou textuelles (ou qui mêlent souvent les deux) destinées à être aussitôt balayées par le vent, les passants voire les écureuils. Et quand elles sont conçues pour durer plus longtemps, c’est alors la rouille qui devra faire son travail comme un lent révélateur. Des photos documentent ces actions déjà évanouies, dont certaines illustrent le livre qui nous occupe.
En reprenant les choses là où le précédent volume les avait laissées, Les Chemins de l’image nous permet de jouir aujourd’hui d’une vue imprenable et complète sur ce projet singulier jusqu’à sa fin en 2007, grâce à un minutieux travail sur les archives réalisé par le responsable de l’édition, Sylvain Tanquerel, qui signe également une judicieuse postface. Lus chronologiquement, les envois de Le Goff se donnent à nous comme le journal d’un flâneur productif, au sens où la dérive, la songerie, la pêche miraculeuse au coin d’un chemin ou d’un livre, conduit toujours à de surprenants résultats. Par la manière qu’il a de prolonger la vibration d’une image qui le sollicite (« l’image avait fabulé en moi ») l’ensemble se lit également comme un feuilleton à rebondissements. Ainsi le chiffre 214 et les vertiges mathématiques auxquels il donne lieu se révèle un coup de dés aux multiples développements. Et d’une « sculpture aléatoire » justement composée de dés naîtra, par jeu de mots roussélien interposé, l’injonction « d’aller à Thoires », ce que Le Goff ne manquera pas de faire pour dérouler un rouleau de 216 zéros calligraphiés. De même, les lieux nommés « Le Goff » sauront l’interpeller, tout comme son obsession pour le rouge et le vert – sa « mythologie », deux couleurs qui lui donnent anagrammatiquement le « goût de rêver » – le guidera vers des toponymies insoupçonnées.
L’héritage surréaliste n’est pas un vain mot chez celui qui feint de s’en étonner : « il suffit parfois de penser au fonctionnement de la pensée surréaliste pour qu’aussitôt elle vous fournisse la preuve de son efficience ». Les 400 pages de ce livre formidable le confirmeront joyeusement.

Guillaume Contré

Les Chemins de l’image,
de Jean-Pierre Le Goff
Le Cadran ligné, 400 pages, 27

Semer à tout vent Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°265 , juillet 2025.
LMDA papier n°265
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°265
4,50