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Théâtre Graines de violence

juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265 | par Laurence Cazaux

Dans un huis clos familial au sein d’une exploitation agricole, Clément Piednoel Duval dénonce la similitude existant entre la domination des femmes par les hommes et la surexploitation de la nature.

Et dire que j’ai ton sang dans mes veines

Clément Piednoel Duval est un jeune auteur, né en 1998. Avec sa pièce Et dire que j’ai ton sang dans mes veines, il livre une autofiction sur son enfance et sa famille. Une enfance gouvernée par le silence. Et la violence. La violence des hommes envers les femmes et les enfants, et envers la terre elle-même. Il met en scène un personnage, le fils-auteur, qui revient dans sa famille écrire sur ce qui a été tu.
Le déclencheur de l’écriture est exposé d’emblée : une photo retrouvée dans l’ordinateur du fils, une photo de lui petit, assis sur un tracteur à côté du père. L’enfant sourit, il a l’air heureux. Cette photo le révulse, il voudrait que l’enfant arrête de sourire. Ce premier monologue se termine par ces mots écrits en majuscule : « (…) CONNAIS TON PÈRE, CONNAIS LE BIEN. CONNAIS SA VIOLENCE… CONNAIS-LA. APPRENDS-LA. CHÉRIS-LA. OUI CHÉRIS-LA ! CAR C’EST EN LA TENANT AU PLUS PRÈS DE TOI QUE TU LA QUITTERAS. »
La question est posée, comment échapper à la violence ?
Une séquence suit ce monologue, celle du fameux repas de famille, devant la télévision, où le père, la mère, le fils et la fille écoutent dans un silence religieux le bulletin météo juste avant le journal de Claire Chazal. Le père étant agriculteur, la météo est un enjeu crucial. Cette séquence va se répéter régulièrement, en se déréglant petit à petit. La brutalité du père peut éclater pour une météo annoncée pluvieuse. Ou encore le père n’entend même pas ce qui est énoncé à la télévision (et qui est écrit en gras) : « Le père. Chut ! C’est la météo. / Silence. / Patrick Poivre d’Arvor est accusé d’agressions sexuelles par plus de 80 femmes. / C’est bien, il continue de faire beau. La pluie nous fait pas chier cette année. »
Ce n’est qu’à la toute fin de la pièce que ce sempiternel repas de famille va pouvoir se terminer autrement, la mère et la fille livrant leurs mots pour raconter cette domination patriarcale.
Une domination qui est le cœur meurtri du texte. Dans une séquence intitulée « Dans le champ », le père expose son rapport à la terre qui devient le récit d’un viol sordide. La violence du père sur la terre est du même ordre que la violence qu’il exerce sur sa femme avec le fameux devoir conjugal subi. Des phrases en gras rythment la pièce, phrases qui peuvent être projetées comme un surtitrage ou dites par n’importe lequel des personnages. L’une d’elles énonce : « Vous avez déjà appelé votre mère pour savoir si votre père la violait ? Vous devriez. Ça crée des discussions intéressantes. »
Clément Piednoel Duval a souvent recours à une forme de mise à distance, de théâtre dans le théâtre. Ainsi, le fils et la fille demandent à leurs parents d’enlever leurs costumes, une cotte de travail pour le père, un tablier pour la mère, pour pouvoir vraiment commencer le récit. Plus loin, la mère s’insurge : « “La violence a la couleur des bleuets” c’est ça ? C’est ça que je dis ? Pourquoi tu m’as écrit ça ? » La sœur quant à elle précise : « Ce dialogue est faux. Cette discussion n’a jamais existé. Ma mère ne parle pas comme ça. (…) Mon frère est trop lâche et n’a jamais eu le courage de se confronter à nos parents. Cette conversation est factice. Factice, et pourtant, elle est le point de départ de ce spectacle. Parce qu’on est tous cassés. » Cette mise à distance permet au fils-auteur de questionner la position dominante, surplombante de celui qui écrit.
Le texte est entrecoupé de séquences plus drôles avec trois coquelicots qui essaient de comprendre ce qui se joue dans cette famille, un peu comme un chœur sauvage et décalé.
Mais la parole la plus libre et la plus belle est finalement laissée aux femmes, à la mère et surtout à la fille : « Ici, on exploite. C’est comme ça. On dit cultiver mais ça veut dire exploiter. Les terres agricoles. Les ressources naturelles, les cours d’eau, les animaux qu’on achète et qu’on engraisse pour pouvoir les tuer et les manger. Les femmes qu’on épouse et qu’on en engrosse pour pouvoir perdurer. On dit une exploitation agricole, non ? Une exploitation familiale. »
La fille est celle qui entend parler la terre de son épuisement. La terre qui va finir par se rebeller elle aussi, pour dire combien notre manière de faire aujourd’hui appartient déjà au passé, et qu’il nous faut inventer un nouveau printemps. Une rébellion qu’il est urgent d’entendre.

Laurence Cazaux

Et dire que j’ai ton sang dans mes veines, de Clément Piednoel Duval
Tapuscrit Théâtre Ouvert, 58 pages, 10

Graines de violence Par Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°265 , juillet 2025.
LMDA papier n°265
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LMDA PDF n°265
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