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Dossier Assia Djebar
L’Algérie à vif

juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265 | par Thierry Cecille

Il y a dix ans disparaissait Assia Djebar : première Algérienne reçue à l’Académie française, elle construisit, durant cinquante ans, une œuvre profuse, tissant l’intime à l’Histoire. Au cœur de ce vaste monde romanesque, elle explore la trajectoire des femmes du Maghreb, d’autrefois, d’hier et d’aujourd’hui : une émancipation encore inachevée.

La scène inaugurale, fondatrice ? « Fillette arabe allant pour la première fois à l’école, un matin d’automne, main dans la main du père. Celui-ci, un fez sur la tête, la silhouette haute et droite dans son costume européen, porte un cartable, il est instituteur à l’école française. Fillette arabe dans un village du Sahel algérien. Villes ou villages aux ruelles blanches, aux maisons aveugles. Dès le premier jour où une fillette “sort” pour apprendre l’alphabet, les voisins prennent le regard matois de ceux qui s’apitoient, dix ou quinze ans à l’avance : sur le père audacieux, sur le frère inconséquent. Le malheur fondra immanquablement sur eux  » (L’Amour, la fantasia). Nous sommes en 1939, Fatma Zohra Imalayène a 4 ans, son père est un maître d’école « indigène » pour les « petits garçons indigènes, les yaouleds  » et il a décidé que l’école française serait pour elle – alors que sa mère, elle, l’envoie, en même temps, à l’école coranique, « dans une arrière-salle prêtée par l’épicier, un des notables du village ». Dès l’enfance, donc, deux mondes, ou plutôt deux fois deux mondes bien séparés. Une première frontière entre le monde des femmes, de la maison refermée sur elle-même, du corps et du visage voilés, et celui des hommes, du dehors, de la liberté de mouvement, de l’horizon ouvert. Une seconde frontière entre le monde des colonisateurs, les Français et autres Européens, avec leur langue, leurs institutions, leurs traditions, leurs rituels quotidiens parfois surprenants, et celui des colonisés, Algériens des villes, bourgades, du bled et des montagnes, avec leur arabe dialectal ou leur berbère, qu’aucun Français ne prend la peine de tenter de comprendre. Pour Fatma, l’exploration se poursuit : c’est d’abord le collège, à Blida – elle est, bien entendu, dans sa classe, la seule musulmane, ainsi dénomme-t-on alors ses semblables – puis le bac et l’hypokhâgne à Alger, dans ce lycée Bugeaud qui vit passer, entre ses murs, Albert Camus.
Cependant, l’émancipation que représente pour elle cette trajectoire scolaire se fait toujours sous le signe de la contradiction, pour ne pas dire de l’écartèlement. D’un côté, c’est une sorte d’extase hors de soi et d’émerveillement permanent que constitue pour elle la découverte, libre ainsi, de la capitale. Mais elle ne cesse de s’interroger sur la possible trahison que peut signifier cette sorte de conquête, par rapport aux autres femmes, sœurs, mères, grands-mères… qu’elle a laissées, délaissées derrière elle. « Soudain, une réticence, un scrupule me taraude : mon “devoir” n’est-il pas de rester “en arrière”, dans le gynécée, avec mes semblables ? (…) Pourquoi moi ? Pourquoi à moi seule, dans la tribu, cette chance ? » Et y aurait-il en elle comme « la vanité de se croire la déléguée des siens auprès d’un autre monde » ? Enfin, si elle a pris plaisir à s’enrichir, au-delà de la littérature française, de la connaissance du latin, du grec et de l’anglais, elle a dû renoncer, après quelques essais...

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