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Domaine français Le Palace des grimaces

septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266 | par Thierry Guichard

Polyphonie qui réunit en un palace une humanité dépareillée, le nouveau roman d’Arno Bertina réalise une prouesse : rendre l’intime universel. Et nous touche au cœur.

Des obus, des fesses et des prothèses

C’est une allégorie que cet endroit. Le creuset idéal pour y jeter ce qui fait le monde : le désir des hommes et leur bêtise, la folie des femmes et leur ivresse, les dominants et les asservis, les corps meurtris et la beauté glacée des magazines, et par-dessus tout ça, un plafond de verre où tous, hommes et femmes, l’enfant en eux, se cognent. Pourtant ce lieu existe, Arno Bertina en a entendu parler. On imagine le déclic : un tel endroit appelle la fiction comme le bain du révélateur appelait la photo argentique. On pose une voix et le monde apparaît. Nous sommes devant un hôtel de luxe, un palace posé face à la mer qui baigne la côte nord de la Tunisie, la Sicile au bout de l’horizon.
Deux ailes du palace se font face, séparées par une piscine impassible dans laquelle seul le ciel se baigne. Chaque aile de l’hôtel abrite des estropiés en guise de clientèle. D’un côté, des femmes tuméfiées dont les bikinis achetés à Milan ou Londres disent la richesse en même temps qu’ils accentuent le contraste avec les pansements qui couvrent leurs seins, leurs fesses ou leur visage. Elles sortent d’opérations chirurgicales qui leur offriront, quand les hématomes auront disparu, le même nez que celui d’une star de la télévision, les mêmes seins de statue, les fesses de Kardashian et tout ce qu’elles auront choisi d’avoir en lieu et place d’organes originels jugés défectueux, décevants, démodés. La chirurgie esthétique à la mode Vinted : échange ton cul triste pour « des fesses aussi accaparantes qu’un gosse hyperactif ».
Face à ces « femmes augmentées »  : des « hommes diminués » que le Croissant-Rouge a ramenés des décombres de la guerre en Libye : corps mutilés de momies auxquels manquent un bras, une jambe, une mâchoire. Gueules cassées, vies brisées, morts vivants. L’horreur et le luxe face à face, de chaque côté d’une réplique chlorée de la Méditerranée. Et le désir partout, comme une bouée à laquelle se raccrocher. « Bander » est un verbe qui revient souvent dans le roman d’Arno Bertina. Le sang refoulé par le cul-de-sac des moignons irrigue plus fort les verges (si toutefois les obus et les mitrailleuses ont épargné les bijoux de famille des soldats mutilés). C’est la vie organique repliée dans son ultime refuge : une braise incandescente qui brûle les nuits agitées, le cerveau et l’âme, pour ceux qui en ont encore une. Ainsi Madjed, le deuxième à entrer dans le roman. Ce n’est pas un combattant, Madjed : il était chirurgien à l’hôpital, jusqu’à ce qu’un obus fracasse la salle d’opération. Aveugle, manchot, cul-de-jatte et seul : il a été jeté sur le lit d’une chambre d’hôtel, qu’il pense être une clinique, lavé par des femmes de ménage qu’il croit être des infirmières. Seules ses oreilles le rattachent au monde extérieur. Et tel Ulysse attaché au mât de son navire, il écoute le chant des sirènes qui monte des abords de la piscine. Ce sont les paroles des femmes sous les parasols que le vent et la rumeur marine mettent en musique. Arno Bertina excelle à lier le contemporain et la mythologie (on est proche du site archéologique de Carthage), à fusionner l’intime et l’universel, à restituer la complexité du monde avec une intelligence aiguë de la phrase. Quatre voix s’expriment tour à tour, deux hommes et deux femmes qui à eux seuls pourraient sauver l’humanité. Dont Naïma, déesse de la liberté, qui a elle seule renvoie à notre crasse bêtise le jugement premier qu’on aura porté au début du livre sur ces femmes moins futiles qu’on l’a cru. Toutes et tous sont confrontés à un plafond de verre que Naïma cherche à crever. Et son combat devrait être aussi le nôtre. C’est une leçon de vie.

T. G.

Des obus, des fesses et des prothèses, d’Arno Bertina
Verticales, 237 pages, 20,50

Le Palace des grimaces Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°266 , septembre 2025.
LMDA papier n°266
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°266
4,50