Toc, toc, toc, y a-t-il quelqu’un sous les phrases mortes ? » Une voix vous parle. Comme on toquerait doucement au ventre d’une femme enceinte pour établir le lien avec l’humain à venir, ou alors comme on secouerait plus énergiquement quelqu’un pour le réveiller. Lire Les Forces de Laura Vazquez, comme tous ses précédents livres, recueils de poèmes, roman ou pièce de théâtre, de La Main de la main (2014) à Zéro (2024), c’est rencontrer cette voix très directe, et se frotter à une langue aussi étonnante que familière, à la fois concrète et abstraite, sensuelle et métaphysique. On peut être happés ou rebutés, mais quelque chose a lieu. Un peu comme quand on découvre Duras, ou quand on lit les premiers récits fiévreux de Le Clézio, L’Extase matérielle, Le Livre des fuites. Cela ressemble davantage à des visions qu’à une narration : quelquefois tout est lumineux, on croit voir les atomes qui composent le monde et comprendre les réseaux de liens entre les êtres vivants, les objets, le sol, la société et les mots, d’autres fois c’est l’éclipse.
Disons-le autrement. Les Forces est l’histoire d’une naissance et d’une maturation, d’une tentative d’habiter ce monde souvent bizarre et violent qui est le nôtre, d’y faire son trou, symboliquement et littéralement (d’autant que nous sommes aux éditions du Sous-sol). La narratrice revendique avec humour sa banalité (« si vous me croisiez, vous ne me remarqueriez pas, car je ne suis ni défigurée, ni puante, et je ne lève pas les bras en hurlant dans les rues, je n’ai poignardé personne, je suis polie, je me tiens ») et l’on est tentés (brièvement) de se croire dans un banal récit d’apprentissage. Il y aura des étapes formatrices, qui ne passeront pas par l’école, mais par un bar (et ses recoins à l’arrière : le coin « troubles vagues intérieurs et extérieurs », « soubassements », « drogue », « flemme », « mystère et vérité », « bouche »), un squat, un immeuble occupé par des sectes (pas moins d’une dizaine, parmi lesquelles LAISSONS LES GESTES, JE VOUS PRIE, et LA SECTE DE L’ABSOLUE NON-CERTITUDE), ainsi qu’un certain nombre de rencontres, avec des filles, une sorte de femme-pythie nommée Claudie, un ancien assistant social, des adeptes de sectes, une IA, des silhouettes dans la rue ou le train. Il y aura bien une évolution de l’héroïne, mais la chronologie est flottante (le récit oscille entre le présent, l’imparfait et le passé simple) et les enchaînements logiques plutôt rares. Réflexions, dialogues et événements se succèdent dans un grand continuum, fluide et étrange.
Laura Vazquez allie l’atemporalité de la fable et la précision de l’évocation : notre société et pas une autre, capitaliste, productiviste, extractiviste, en guerre contre le sommeil et tout ce qui échappe à l’accaparement de notre attention. L’héroïne et narratrice se révolte contre la normalité et son consensus factice : « Les humains prennent le bruit du monde pour leur propre pensée ou identité. » Elle propose une satire parfois très ironique, qu’il s’agisse de décrire les « usines famille » et ses transparents parents (notamment sa mère, « chevalier du vide », qui « doublait le réel » en collant des étiquettes sur les objets avec leur nom) ou de pointer le bavardage inutile de la surproduction littéraire : « C’est la foire aux jambons d’année en année. » Comment retrouver du vivant dans les êtres et le langage ? Loin de rester en surplomb, dans la position confortable du juge, le personnage se frotte aux autres, pas toujours aimables, qu’elle écoute parler dans des monologues fleuves pleins de vérités et de mauvaise foi, ou dans des dialogues imaginaires (comme celui de Nia et de son squelette) et parfois tissés de citations, où Virginia Woolf côtoie le philosophe platonicien de la Renaissance Marsile Ficin et le poète précurseur des surréalistes, Lautréamont… Elle tente aussi de cerner et d’affronter les « forces » contradictoires en présence : les déterminismes, le capitalisme – le désir, la volonté et l’élan vital.
En 2023, avant de recevoir le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre, Laura Vazquez évoquait dans Le Matricule des anges (voir N°241) son besoin de sacré depuis l’enfance, et en parallèle ses tentatives de fuite hors de son lit à barreaux et des cadres de l’école. Avec Les Forces, toujours au plus près de l’enfance, de ses intuitions et de ses questions, elle poursuit son aventure mystique, et on la suit ; elle nous pique et nous relie au vif.
Chloé Brendlé
Les Forces, de Laura Vazquez
Le Sous-sol, 294 pages, 22,50 €
Domaine français Habiter ce monde
septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266
| par
Chloé Brendlé
Dans ce deuxième roman-poème, Les Forces, l’inclassable Laura Vazquez poursuit sa quête de vérité et d’une langue juste. Un voyage au bout de nos contradictions.
Un livre
Habiter ce monde
Par
Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°266
, septembre 2025.

