Quand la parole d’un couple manque, au lieu de poser des mots à leur place, un premier roman en cette rentrée réussit le pari délicat de leur tisser un langage tout autour. Rinske et Wim n’arrivent pas à communiquer, ni ensemble ni séparément. Il y a leur langue différente, Rinske parle le néerlandais, Wim le limbourgeois et le néerlandais avec son drôle d’accent, mais il y a surtout les mots qui ne passent pas la barrière de leur bouche. La langue de Sporen, qui signifie traces en néerlandais, charrie les enfances de chacun, les voix et les vies dont elles sont faites, les souvenirs et les blessures mal cicatrisées comme la balle qui a traversé le corps de Wim pendant la guerre d’indépendance indonésienne. Par fragments, dans l’accident et l’éclatement de la mémoire, Sporen n’épargne aucun sens sur son passage. Julia Sintzen recompose la sourdine d’un couple en une sonate ample et aspirante. Envoûtant. Une question demeure : est-ce qu’on peut s’aimer en dehors du langage ?
Pour l’un et l’autre, l’isolement commence par cette incapacité d’abord physique, une langue qui gonfle ou le rêve d’une bouche cousue. Et puis comment « ne pas murmurer mais parler, comment dire autre chose que de petits mots inoffensifs auxquels personne ne fait attention, de petites choses qui se noient dans la masse des mots des autres » ? Quand elle ne reste pas chez Les Tantes après son service à boire le café avec les autres, à échanger enfin en dehors de la présence de son mari, Rinske ne sait plus : « tout finit par s’éteindre dans la bouche ».
« Nee », non, est le seul mot que parvient à dire Rinske au cours d’une première scène de violence conjugale suggérée dans un glaçant jeu de regards et de fuite. En proie à une crise de panique et de sidération la privant de toute autre parole, Rinske ne veut plus retourner vivre avec son mari. Face à ses yeux d’étrangère, Wim ne parvient plus à s’exprimer, il a dans la bouche « le goût de bile, sur sa langue, sur le bout de sa langue, c’est pâteux, ça brûle, sur le bout de sa langue, ça veut sortir, cracher… »
« Est-ce qu’on peut oublier la voix de sa mère ? », quand Wim l’appelle après une longue absence, « c’est sa propre voix qu’il colle dans (sa) bouche ». Si avec les mots, les voix se sont absentées trop loin, les souvenirs quant à eux sortent de terre comme des ronces de la forêt de Doorn. Ainsi, ce jour tragique où le père de Rinske, parti « simplement prendre l’air », est tombé, « perdu dans la masse des morts quotidiennes », c’était bien avant la guerre. Et plus tôt, la fois où Rinske petite fille n’a pas voulu manger des bulbes de tulipes dans la pièce très sombre où « il faut connaître les meubles, les choses et les autres du bout des doigts, comme des aveugles ». La table éclairée à la bougie qui, dans l’exotisme qu’on se raconte, rappelle le clair-obscur d’une peinture hollandaise. Mais on pense surtout à une certaine lumière dans l’écriture brève et évocatrice de l’écrivaine suisse allemande Adelheid Duvanel publiée chez le même éditeur.
« Les mots se retirent loin, trop loin, qui s’en souvient ? », les filles restées hors-champ qu’on apercevra seulement de dos, les têtes serrées, « tellement serrées que la lumière ne passe pas entre elles », en tout cas se souviendront comment leur mère aimait rire. Ce sont elles qui finalement « tissent le langage autour de Rinske qui ne bouge pas ».
Sporen est un subtil hommage aux « impuissants », celles et ceux qui ne sont pas dans le « vivre humain », comme le nomme un magnifique exergue : « Et quoi d’autre pour les impuissants entre après, maintenant et avant / Que d’accepter l’inacceptable et d’y joindre leur silence » (J.C. Bloem). Julia Sintzen est à suivre comme du lait sur le feu.
Flora Moricet
Sporen, de Julia Sintzen
Corti, 112 pages, 16,50 €
Domaine français Sonate silencieuse
septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266
| par
Flora Moricet
Julia Sintzen remonte le fil d’une extinction de parole au sein d’un couple néerlandais en plein XXe siècle dans une langue qui hante.
Un livre
Sonate silencieuse
Par
Flora Moricet
Le Matricule des Anges n°266
, septembre 2025.

