C’est une tablette gravée d’écriture cunéiforme mais celle-ci diffère des autres : elle est « de couleur vive – le bleu des fleuves impatients. Les mots n’ont pas été taillés dans l’argile brune mais dans un bloc de lapis-lazuli – une pierre extraordinaire que les dieux réservent à leur seul usage ». Que peut-on y lire ? Des vers de ce qui est peut-être le plus ancien poème, la plus ancienne épopée, celle de Gilgamesh : « Celui qui a connu le fond des choses… / Il vit les mystères et découvrit les secrets, / il rapporta des nouvelles d’avant le Déluge ». Cette tablette qui, en ouverture, se trouve, à Ninive, entre les mains de l’Assyrien Assurbanipal, souverain à la fois savant et terrifiant, reliera, durant ces centaines de pages, les trois intrigues ici parfaitement entretissées.
Dans l’Angleterre victorienne, Arthur, enfant des bas-fonds né sur les berges de la Tamise, doué d’une mémoire prodigieuse, deviendra un célèbre décrypteur de l’écriture cunéiforme et, modeste mais courageux explorateur, partira, dans les ruines de Ninive, à la recherche du poème qui, bien avant la Bible, raconte le Déluge. En 2014, Naryn et sa grand-mère, toutes deux Yézidies, quittent leur village kurde pour se rendre en pèlerinage en Irak, près de Ninive : c’est là que les piégeront les criminels fanatiques de Daesh. À Londres encore, en 2018, Zaleekhah, universitaire hydrologue quelque peu désemparée devant l’existence, rencontre Nen, qui s’est spécialisée dans les tatouages en écriture cunéiforme.
« L’eau se souvient. / Ce sont les hommes qui oublient. » Cette formule est une sorte de leitmotiv, plusieurs fois reformulé, qui dit bien le but de cette entreprise romanesque : retrouver la mémoire de ce qui fut effacé. À l’image d’Hasankeyf, cité millénaire au bord du Tigre que l’ubris d’Erdogan a noyée sous les flots d’un barrage gigantesque, le passé peut sombrer, si la littérature ne prend en charge sa résurrection. Mais ce n’est pas sans danger : les Assyriens décidèrent jadis de remplacer Nisaba – « déesse de l’écriture et des récits » – par Nabu, considérant que « l’écriture est une tâche masculine, qui requiert un patron viril, un dieu mâle ». Elif Shafak s’inscrit en faux et, sous le signe de Nisaba, élabore patiemment ce roman fascinant. Elle y décrit les affres et les espoirs, les victoires et les défaites de ces personnages qui, comme Gilgamesh, ont, chacun à sa manière, « connu le fond des choses » : l’enthousiasme et le désarroi d’Arthur, les découvertes de l’enfance puis les périls encourus par Nahil, la fragilité puis la résistance de Zaleekhah. Mais en même temps, sans jamais être pédante ou ennuyeuse, la romancière turque nous fait découvrir les croyances et rites des Yezidis, haïs par tous et parfois massacrés, depuis des siècles, comme « adorateurs du diable », les controverses savantes autour des antiquités assyriennes, les différents termes de la langue assyrienne pour dire la dépression, la vie populeuse, trépidante et impitoyable du Londres de la seconde moitié du XIXe siècle. Elle y aborde également la question de la constitution des collections muséales occidentales, qui dérobèrent à certains peuples une part de leur passé, ce qui les amène, aujourd’hui, à ce constat douloureux : « Nous sommes ici mais notre mémoire est ailleurs ».
Enfin, comme l’annonce le titre, c’est l’eau qui est au cœur de ces pages – et de ces existences. Nous suivons ainsi l’itinéraire, symbolique et poétique, d’une goutte d’eau qui toujours se renouvelle. Nous comprenons que le Tigre et l’Euphrate qui irriguèrent la Mésopotamie et en firent une sorte de paradis sont aujourd’hui en péril, objets de rivalité entre pays ennemis. En compagnie de Zaleekhah, nous partons également à la recherche des « cours d’eau fantômes » qui, à Londres comme à Paris – la Fleet ou la Bièvre -, « sont toutes là, qui bouillonnent sous les trottoirs en béton et les rues goudronnées, grondent et roulent sous les couches de ciment et de briques, ensevelies sous les sédiments de l’histoire et le poids de l’amnésie » : mémoire aquatique à découvrir.
Thierry Cecille
Les Fleuves du ciel, d’Elif Shafak
Traduit de l’anglais par Dominique Goy-Blanquet, Flammarion, 608 pages, 24 €
Domaine étranger L’eau vive
septembre 2025 | Le Matricule des Anges n°266
| par
Thierry Cecille
Mariant l’érudition d’un Umberto Eco à la verve romanesque d’un Alexandre Dumas, Elif Shafak nous embarque des rives du Tigre à celles de la Tamise, sur les fleuves de la mémoire blessée.
Un livre
L’eau vive
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°266
, septembre 2025.

