En octobre 1866, une mutinerie éclate dans une colonie pénitentiaire pour mineurs située sur l’île du Levant, l’une des îles d’Hyères. Les autorités sont débordées, les jeunes révoltés se livrent au saccage, s’enivrent : quatorze d’entre eux, soupçonnés d’être des traîtres, des « espies », sont enfermés par leurs camarades dans le magasin des vivres et y meurent, brûlés vifs. Simon Johannin a choisi ce lieu symbolique et ce fait divers tragique pour inaugurer cette nouvelle collection chez Denoël, intitulée « Locus » et présentée ainsi : « Tout lieu abandonné est une énigme (…). Faire le récit d’un lieu déserté, c’est ressusciter les âmes qui l’ont peuplé ». Il ne se contente pas d’un récit factuel, d’une enquête – même si des documents d’archives, révélateurs, sont reproduits – mais se risque plutôt à une sorte de poème douloureux – on trouve même çà et là des alexandrins blancs –, chant de deuil et de révolte à la fois.
Il imagine un narrateur échoué par hasard sur cette île et rencontrant le fantôme d’un de ces morts : « Il avait fait bouger mes lèvres pour leur faire dire son nom. Louis ». Il lui parle, pleure sur lui, réinvente et raconte sa vie : « c’est depuis ta mort que nous sommes remontés pour te regarder naître et te regarder vivre ». Si certaines pages ratent leur cible, un peu confuses ou exagérément incantatoires, nous sommes cependant, la plupart du temps, emportés et émus par cette écriture à la fois métaphorique et rageuse. Elle décrit et dénonce avec force l’inhumaine sujétion, l’exploitation atroce que l’on impose, dans cette sorte de bagne, à des enfants abandonnés ou délaissés par leur famille et que la société ainsi exclut plus cruellement encore. C’était bien là « tout un système » : « sur vos dos de misères, vos dos de coccinelles et de forçats, on faisait de l’argent. Et les adultes, les yeux bandés par le tissu de la corruption, du mal permis et des abus, tiraient profit de cette économie où vos larmes et vos plaies rendaient leurs ambitions possibles ».
Thierry Cecille
Denoël, 154 pages, 16 €
Domaine français Le Fin chemin des anges de Simon Johannin
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Thierry Cecille
Un livre
Le Fin chemin des anges de Simon Johannin
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

