Gabriel Aristu est un septuagénaire élégant et strict, madrilène devenu américain et parvenu au terme d’une carrière exemplaire dans la banque, le droit et l’économie à réaliser le rêve de son père : échapper à l’Espagne, réussir dans le monde, offrir à ses enfants et sa femme le confort et la sécurité. Une réussite qui nécessita de renoncer un demi-siècle plus tôt à son grand amour, aux bras d’Adriana Zuber qui n’eut qu’une nuit pour l’arracher au déterminisme paternel. Cette nuit, cinquante ans plus tard, vient hanter les rêves de Gabriel. Plus encore depuis que son ami, espagnol aussi et aussi exilé aux États-Unis lui a parlé d’une jeune professeure d’art, Adriana H. Zuber. Avec ce nom lâché lors d’un déjeuner, le passé revient frapper à la porte de l’homme d’affaires qui décide, en secret, de retrouver Adriana à Madrid, cinquante ans après l’avoir quittée.
Le premier chapitre du livre n’est constitué que d’une seule très longue phrase de plus de cinquante pages qui rassemble le destin de Gabriel, ou plutôt ses destins, celui qu’il eût et celui auquel il renonça, celui qui le fit devenir américain, celui qui l’aurait condamné à rester, probablement, espagnol, celui dont avait rêvé son père et celui qu’Adriana aurait aimé partagé avec lui. Alors qu’il se dirige vers le quartier de Salamanca où Adriana aura passé toute sa vie, il revoit avec une acuité que seuls les rêves génèrent, la dernière nuit passée avec elle, dernière et unique nuit d’amour, à la veille de quitter Madrid et l’Espagne, l’Europe de la culture pour l’Amérique de la finance. Les odeurs, les bruits de la rue, le corps d’Adriana, tout revient comme si cinquante ans étaient un jour, comme si Gabriel pouvait reprendre le chemin qu’alors il avait renoncé à emprunter.
Mais renoncer à la carrière qui s’ouvrait à lui aurait aussi été une trahison, ce que Gabriel raconte à son ami Julio Máiquez, professeur spécialiste de la peinture baroque coloniale et de Juan de Valdès Leal. Le père de Gabriel était critique musical quand la guerre civile espagnole le jette dans la clandestinité (il lui est reproché d’écrire pour les journaux de droite) avant d’être incarcéré et torturé psychologiquement. La victoire de Franco va le sortir de la geôle pour l’enfermer dans une autre forme d’aliénation : humaniste, ami de Lorca, des grands musiciens internationaux venus avant-guerre à Madrid, il ne supporte pas le régime des vainqueurs et sacrifiera son temps et son argent pour que son fils échappe à cette Espagne-là, apprenne les affaires en Angleterre, le français littéraire et tout ce qui pourra le propulser dans une modernité à laquelle l’Espagne d’alors semble tourner le dos. « Ne pas faire ce qu’il attendait de moi sans me l’avoir jamais demandé aurait été une trahison, ou pire, un affront. » C’est donc à la croisée des chemins que Gabriel s’est donné rendez-vous et c’est là qu’il retrouve Adriana, dans le quartier de Salamanca à Madrid.
Le personnage de Julio Máiquez qui prend le relais de la narration dans les chapitres pairs (quatre chapitres composent le roman) offre un autre portrait de l’Espagnol venu vivre aux États-Unis. Lui est un looser, un universitaire ennuyé par son champ d’étude et ce Valdès Leal dont il n’aime pas la peinture. Expulsé il y a trente ans de sa vie familiale par sa femme et sa fille, son exil à Charlottesville l’englue dans « un silence et une solitude qui gommaient la notion du temps ». Si Gabriel a renoncé à l’amour pour faire carrière aux USA, lui fait carrière en Amérique parce que l’amour a renoncé à lui. Plus jeune que Gabriel, il n’est pas le fils de la guerre civile, mais la victime d’une guerre familiale. Témoin exemplaire, comme le narrateur de The Great Gatsby, il n’appartient pas au même milieu social que son mentor. Mais observant cet homme qui comme lui est venu d’Espagne pour fonder avec « Connie » son élégante épouse une famille solide, ne voit-il pas aussi dans Gabriel, l’incarnation d’une vie qu’il n’a pas eue ?
T. G.
Je ne te verrai pas mourir, d’Antonio Muñoz Molina, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon, Seuil, 231 pages, 22,50 €
Domaine étranger La vie qu’on n’a pas eue
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Thierry Guichard
Roman crépusculaire de l’exil et du renoncement, le nouveau livre de l’Espagnol Antonio Muñoz Molina déploie une langue élégante et sensible, propre à dire l’âme humaine.
Un livre
La vie qu’on n’a pas eue
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

