Écrire de nos jours de manière ostensiblement “littéraire” est un acte politiquement révolutionnaire », note le 14 mai 2017 Daniel Fleury (1947-2023) dans l’une des entrées du journal qu’il aura tenu avec une fébrile inconstance durant les sept dernières années de sa vie. Il s’y définit comme un « écrivain inexistant » ; un écrivain, du moins, qui aura peu publié : après un premier livre chez Flammarion en 1988, Prospectus, ce n’est qu’en 2019 que paraîtra chez Champ Vallon La Poursuite en péniche du lac migrateur puis, de manière posthume en 2024, Zoltan Zékator et Joseph Staline mangent des artichauts.
Deux romans d’aventures délirants, picaresques, parfaitement insensibles aux mélopées convenues de l’air du temps, menés avec style et passion dans une écriture qui fait feu de tout bois, celle d’un obsédé de la phrase. « Je m’aperçois que ma prose veut toujours frôler la poésie », remarque-t-il, alors même que la « contrainte narrative » ne lui permet pas d’assouvir ce penchant. Mais le modèle (car Fleury est taraudé par la question du modèle, de la réécriture, de la parodie) est tout trouvé : « Flaubert ou la poésie retenue. Flaubert ou contention de la poésie ».
Ses deux romans tardifs sont issus d’un projet immense et proliférant, Feuilleton, qu’il ne sera jamais parvenu, malgré l’intérêt de certains éditeurs, à faire publier. Il aura donc pris le parti d’extraire de son grand récit à tiroirs deux versions plus « simples » et ramassées, et c’est autour de sa quête finalement réussie d’un éditeur pour la première et de l’écriture de la deuxième que tourne son journal. Si celui-ci est aujourd’hui disponible, c’est grâce à son ami le poète Michel Falempin, lequel est également un des personnages récurrents, une sorte de compagnon d’armes, et peut-être aussi, comme il le suggère dans sa préface, un traître, puisqu’il choisit de rendre public ce que son ami « n’a pas eu le temps ou la volonté de détruire » (« Hors de ma vue Max Brod ! », lui lance, goguenard, Fleury au détour d’une page).
Fleury s’interroge sur son incapacité à se faire une place dans un milieu littéraire qui marginalise les excentriques de son acabit, ceux chez qui l’exigence qu’ils s’imposent paraît excessive : « Apprends à te distancier de tes envies de succès. Mais n’est-ce pas plutôt des envies de reconnaissance ? » Son échec à publier étant une « école de modestie », il s’agit avant tout de parvenir à être lu et apprécié des écrivains qu’il estime. Publier ne signifie pas d’accéder à une douteuse célébrité (de toute façon improbable pour un écrivain comme lui, privilégiant l’imagination), mais ouvre la porte à la possibilité d’être adoubé par ses maîtres, d’être enfin accueilli parmi ses pairs.
« Écrivain gavé de littérature », en guerre contre le cliché, il lit parfois de mauvais livres pour se rassurer sur son talent mais n’en est pas moins capable de noter avec plaisir quand un auteur parvient à redonner de la fraîcheur à une expression toute faite par la seule grâce de son écriture. Il se montre un lecteur affûté mais jamais cynique : il sait comme il est difficile de bien écrire quand on place l’objet de sa passion sur un piédestal presque inaccessible. Ainsi, parmi ses contemporains, lit-il avec intérêt Jean-Marie Blas de Roblès et Éric Chevillard, ce qui n’a rien d’étonnant, tant les romans de Fleury possèdent à la fois les ramifications narratives de l’un et l’ironie, l’humour et la maîtrise stylistique de l’autre.
Lors d’un des grands passages comiques du livre, Fleury raconte comment, bien décidé à aller assister à une lecture chevillardienne à la Maison de la poésie à Paris, il se perd dans les rues en tournant autour d’un pot qui lui échappe toujours. Mais ce n’est que partie remise, puisqu’il est ému lorsque Chevillard lui dit avoir lu « en entier » son roman Prospectus, qu’il lui avait envoyé (tout en regrettant qu’il ne se montre pas plus expansif, l’expérience de l’adoubement restant incomplète).
Mais son journal n’est pas celui d’un homme isolé, il y égraine les amitiés (dont celle avec Jean Ricardou), les échanges réels et épistolaires, ainsi de celui avec un jeune homme qui, après avoir lu son manuscrit pour l’une des nombreuses maisons d’édition l’ayant refusé, lui écrit pour lui dire à quel point le texte lui a plu. Cette rencontre avec un auteur en herbe plein d’enthousiasme redonne de l’allant à Fleury. Cela l’aide aussi à lutter contre son alcoolisme (il n’arrête pas de cesser puis de se remettre à boire) et à rire de lui-même et du cliché de l’écrivain ronchon et porté sur la bouteille qu’il incarne presque trop parfaitement. Sa passion littéraire, quoi qu’il en soit, est contagieuse et ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre.
Guillaume Contré
Carnets de l’écrivain inexistant,
de Daniel Fleury
Champ Vallon, 260 pages, 22 €
Domaine français Ars poetica
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Guillaume Contré
La publication posthume du journal de Daniel Fleury, auteur de deux romans à l’imagination débordante, est une passionnante exploration de l’atelier d’un écrivain secret.
Un livre
Ars poetica
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

