La mère écrivit à sa fille en Suède. Elle travaillait à un nouveau roman, expliquait-elle dans sa lettre, et parmi les personnages il y avait une jeune femme passée par Auschwitz, une survivante. Il importait que ses souvenirs soient aussi factuels que possible dans le détail. Ensuite elle, la mère, se chargerait de les recréer sous une forme littéraire. Sa fille pourrait-elle l’aider en lui détaillant son emploi du temps quotidien à Auschwitz ? » La mère est Elisabeth Langgässer, poétesse et romancière allemande, catholique, ayant acquis une certaine notoriété (on décerne encore de nos jours un prix à son nom). La fille est Cordelia, sauvée de l’extermination par la Croix-Rouge suédoise. La demande de la mère pourrait nous surprendre, voire nous choquer, par l’égoïsme et la froide indifférence qu’elle manifeste. Mais il y a pire… Au cœur de ce témoignage, dans un de ces instants décisifs où le destin bascule, une scène met en présence la mère et la fille. Nous sommes à Berlin en 1942 ou 1943. Cordelia, âgée alors de 14 ans et dont le père est juif, a réussi à se faire adopter par un couple espagnol et espère ainsi se réfugier en Espagne. Mais la Gestapo les convoque : Cordelia doit signer une déclaration précisant qu’elle a la double nationalité, « donc reconnaître de son plein gré que la législation allemande, notamment les lois raciales allemandes, s’appliquaient à sa personne. Ce qui incluait le port de l’étoile juive et un éventuel futur convoi, Abtransport, vers l’Est ». Le fonctionnaire précise que si elle ne signe pas, c’est sa mère, elle-même, dit-il, « à moitié juive », qui sera poursuivie. Cordelia se perd dans le regard de sa mère, le silence règne : « Aucune parole n’était nécessaire, il n’y avait rien à ajouter, aucune ombre de choix, d’ailleurs elle n’avait jamais eu le moindre choix ». Elle signe.
Longtemps correspondante en Israël pour un grand quotidien suédois, ce n’est qu’en 1984 que Cordelia Edvardson fit paraître ce livre. Stock le publia en 1988 mais c’était alors une traduction de l’édition allemande. Ce volume est lui traduit de la version d’origine, en suédois – mais dans laquelle nous trouvons un certain nombre de termes allemands, représentatifs en particulier de ce que Victor Klemeprer appelait LTI, la « langue du IIIe Reich ». Nous découvrons donc ici, en une savante construction qui les croise, les entremêle, deux récits parallèles : celui d’une véritable fascination, d’un amour éperdu – mais peu réciproque – de Cordelia envers sa mère et de cette progressive trahison, et celui de l’effrayante descente aux enfers de l’enfant puis de l’adolescente. Outre cette construction, ce qui fait la puissante singularité de ce témoignage est sans doute son ton. Un peu comme chez le Kertész d’Être sans destin, la voix, ici, oscille entre la froideur, la retenue et une sorte d’ironie comme dissimulée, d’autant plus frappante. Georges-Arthur Goldschmidt écrivait dans sa préface en 1988 : « Tout est toujours décrit de...
Domaine étranger L’insoutenable trahison
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Thierry Cecille
Rescapée de Theresienstadt et d’Auschwitz, Cordelia Edvardson (1929-2012) témoigne, puissamment, de la Shoah mais nous force surtout à revivre avec elle l’atroce épreuve d’une enfance brisée.
Un livre

