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Domaine étranger L’art de l’ellipse

octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267 | par Thierry Guichard

Le premier roman traduit en français du romancier et dramaturge Adam Rapp dresse le portrait d’une Amérique hantée par les démons qu’elle a engendrés. Glaçant et fort.

À la table des loups

L’histoire débute le plus banalement possible en 1951 dans un diner d’Elmira dans l’État de New York. Sur sa banquette la jeune Myra Lee, après la messe, dévore loin du regard inquisiteur de sa mère le livre qui fait rêver l’adolescente : L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger qui vient de paraître. Péché véniel que cette lecture pour une enfant de croyants très pratiquants. Elle est abordée, Myra, par un jeune homme à la gueule d’ange et au comportement de plus en plus inquiétant. La pluie tombant dru, l’ange blond propose à la gamine de la ramener en voiture : le lecteur interviendrait bien pour mettre en garde la jeune fille. C’est que mine de rien, sans y paraître, le romancier est parvenu à installer une inquiétante tension dans la scène, simple, qu’il décrit. Myra accepte, prisonnière d’un désir neuf, et rentrera chez elle saine et sauve. Dans la nuit « le quartier est déchiré par le hurlement des sirènes. » Une famille vient d’être assassinée au bout de la rue, par un homme qui conduisait la même voiture que celle qui l’a ramenée chez elle. Le premier chapitre s’arrête là, sur l’injonction d’un policier qui invite les badauds à rentrer chez eux : « Il n’y a plus rien à voir. » Durant la soirée qui a précédé le meurtre, la mère de Myra a dû filer à l’hôpital, Archie le bébé de la famille ayant beaucoup de fièvre.
Le deuxième chapitre se déroule en 1964, treize ans plus tard. On découvre alors qu’Archie est mort durant cette soirée de 1951. Et que l’ange blond est devenu une star du base-ball : il y avait donc beaucoup à voir durant cette nuit de 1951, mais Adam Rapp ne nous aura rien montré. Et il fera ainsi tout au long de cet épais roman qui nous conduit jusqu’en 2010 et dont chaque chapitre sera traversé par le mal absolu. Pour marquer l’époque où se situent les différents épisodes du destin de la famille de Myra (dont le prénom immanquablement fait penser au verbe voir en espagnol), Adam Rapp évoque la musique que ses protagonistes écoutent, nomme les marques de voitures qu’ils conduisent, égrène les résultats de matches de base-ball. Autant de marqueurs de la société américaine. Il est difficile d’évoquer le roman sans rien spoiler : disons que Myra, devenue infirmière, croisera sans cesse, au cœur de son existence très chrétienne, la marque du démon. Elle sera la seule à conserver un lien avec Alec, son frère perturbé, en rupture de ban bien plus radicalement que ne l’était le héros de Salinger. Elle hébergera un temps sa sœur Fiona, perdue dans l’underground new-yorkais, les relations toxiques et le rêve frelaté de devenir une comédienne. Elle croisera le plus terrible serial killer de l’époque dont elle aura à s’occuper en tant qu’infirmière de la prison où il attend son exécution. Adam Rapp raconte l’histoire de cette famille comme on repasse la nappe du repas de Noël. La langue est simple, sans fioriture, fluide. Peu d’effets, les événements sont posés nus au cœur de phrases écrites pour dire les choses simplement. Ça ne rend que plus violent le contraste avec ce qu’elles taisent, ces phrases, comme dans l’hallucinante scène où Alec se retrouve entre les mains d’un tueur en série prêt à lui régler son compte, ce qui provoque, chez lui, un incroyable fou rire. On ne voit pas les meurtres, on ne voit pas les drames ou les événements heureux qui séparent deux chapitres. Mais on ne peut manquer de les imaginer, d’ingurgiter ces scènes monstrueuses non décrites comme si Adam Rapp voulait que nous soyons comme l’Amérique qu’il décrit : infestés à notre tour.
On remarquera que le mal prend ici sa source dans ce qui fonde la société américaine : la religion, la famille et l’armée (avec le sport comme corollaire à cette dernière). Sans discours, sans morale, le romancier dynamite le manichéisme au cœur de l’Histoire américaine. Le bien héberge le mal et le nourrit : une forme de schizophrénie qu’on retrouve au plus haut sommet de l’État en la personne de ce clown prénommé Donald qui siège à la Maison-Blanche et jubile à l’entrée des restaurants de fast-food les plus connus au monde.

T. G.

À la table des loups, d’Adam Rapp
Traduit de l’américain par Sabine Porte, Seuil, 501 pages, 24

L’art de l’ellipse Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°267 , octobre 2025.
LMDA papier n°267
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LMDA PDF n°267
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