Pourquoi la baleine avalait-elle des sacs en plastique ? » C’est à ce genre de question que l’Écossaise Kathleen Jamie aboutit au cours de sa contemplation du monde qui l’entoure. À l’instar des peintres traditionnels d’Asie, qui manient l’encre de chine avec subtilité, elle donne au lectorat francophone depuis 2019 des ouvrages courts, ouverts, au contenu varié dont la trame essentielle est constituée d’instantanés délicats – parfois nommés « lignes de mire » (Tour d’horizon, 2019). Kathleen Jamie y aborde une matière écopoétique, avec la méthode d’un art de l’observation qui confine à la chronique en pleine nature. Construite historiquement par des arpenteurs de grands boulevards, parisiens, viennois ou berlinois, la chronique (traditionnelle) avait jusqu’alors abandonné à son insignifiance la nature. Trop verte. L’Écossaise contribue au mouvement qui remet au centre de l’image celle qui nous accueille. Comme Kapka Kassabova (Anima, Marchialy, 2025), nombreuses sont les écrivaines qui évoquent dans le registre du documentaire poétique leur territoire. Elles rencontrent un grand succès lorsqu’elles démontrent leur capacité d’observatrices et leur identité. C’est le cas de Kathleen Jamie qui ne ressemble à personne, même si feue la Suissesse Laurence Boissier était parvenue elle aussi, mais dans une langue très différente, à installer entre la nature, en l’occurrence la montagne, et sa propre personne de femme vivante un rapport très personnel et très littéraire (Histoire d’un soulèvement, Art&fiction, 2020).
Poétesse et essayiste née en 1962, Kathleen Jamie a publié une dizaine de recueils de poèmes. Remarquée par son Tour d’horizon, elle a depuis été lue dans l’exercice de ses Strates (La Baconnière, 2020), continuation sensible évoquant les nouvelles épreuves de l’âge moyen. En parallèle des affres planétaires, des interrogations sur l’état moral des plus jeunes et des fêlures apparemment de notre âge technologique bancal. Avec Cairn, nouvel opus de ce qui pourrait passer pour une série, Jamie aborde sa soixantaine et le vide. Celui que propose la nature autour d’une île isolée, autour du cairn qui sert de balise, avec un banc, à ses promenades quotidiennes, le vide de la mort et de l’absence de ses fantômes, de la sienne propre envisagée… « C’était ce que j’étais venue chercher : la nuit, les vents tempétueux et la mer. »
Suite de courtes esquisses de paysages rédigées à destination de ses fantômes, de notations personnelles, parfois en toute légèreté, de portraits de ses voisins, comme de l’artiste Julie Goring qui a commerce avec les choucas (elle les peint, voyez son site www.juliegoring.com), Kathleen Jamie ne se dépare pas de sa grâce, quand bien même elle s’interroge sur le ballet des pétroliers, les phares et leur rhétorique à la Morse, ou le ballet des baleines, qui reste une animation prisée sur son île. « Pas de baleine aujourd’hui. Sur le rivage il y a même quelques baigneurs. Tu pourrais les observer avec tes jumelles si tu voulais, mais ce serait inconvenant. À la place, tu rends son salut à un passant qui promène son chien, puis tu te concentres sur la mer. Les pétroliers tournent lentement comme des cadrans sur le courant. »
Constatant la dégradation du monde, des écosystèmes, des conditions d’existence, elle ne livre cependant pas un constat attristant. Elle se fie à la toute-puissance de la nature, notre hôte omnipotent. « Quelque tournure que prennent les choses, un nouvel ordre émergera comme cela s’est déjà produit à travers le passé. » Mais si les pétroliers disparaissent un jour, qu’en sera-t-il des sacs en plastique qui obturent l’estomac des baleines et les tuent ?
Éric Dussert
Cairn, de Kathleen Jamie
Traduit de l’anglais (Écosse) par Ghislain Bareau, La Baconnière, 96 pages, 16,50 €
Domaine étranger Une baleine en hiver
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Éric Dussert
Installée sur l’une des Nothern Isles écossaises, Kathleen Jamie observe le monde, remarque les inepties humaines et temporise : la nature finira bien par avoir raison.
Un livre
Une baleine en hiver
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.
