Nassera Tamer ne se destinait pas tout d’abord à devenir écrivain, ainsi qu’elle le raconte dans ce premier récit des plus réussis, par lequel elle rend hommage à ses parents venus du Maroc jusqu’en France dans les années 1970 pour y vivre et y travailler. C’est au Havre qu’elle naîtra en 1982, grandissant dans un quartier populaire de la ville portuaire. Ainsi, en vient-elle à se questionner sur sa place au sein de la société française, et cela même, note-t-elle, « Depuis le premier jour, depuis le bac à sable. Ma place sur un sol mouvant fait de sons. Ma place entre les voyelles de l’arabe, a, i, ou qui peuvent être longues ou courtes et les cinq voyelles du français a, e, i, o, u, qui ne sont ni longues ni courtes. » Et ajoute-t-elle, il lui faudra « pour dire a, e, i, o, u oublier Le Havre, son accent crasse, celui des bouseux, des dockers, des ouvriers qui attendent le car pour l’usine Renault » et « oublier le pays-loin ». Elle devra, comme elle le souligne encore, « depuis la mémoire d’un fil rompu, retrouver le souvenir des voix éteintes, leur feu souple. »
Entre 2006 et 2009, dépourvue de téléphone fixe, la narratrice d’Allô la Place se rend dans des boutiques de taxiphonie : elle y observe avec fascination à quel point ces endroits de sociabilité et d’intégration sont toutefois l’objet d’une exploitation commerciale, au profit des plus grandes marques de téléphonie. Notant non sans ironie, son obsession pour ces commerces, qu’elle qualifie alors de trouble compulsif, elle entreprend d’en saisir le plus intime, le plus sensible. Là, s’y entendent nombre de langues, à l’instar de l’arabe mais aussi du darija, mélange d’arabe et de chleuh, parlée par ses aïeuls marocains. Là, s’entendent, telle la résonance d’une voix au loin, la distance d’avec les siens, la séparation, l’exil, et plus encore, le manque, la perte, le silence. Si le projet de réaliser un film documentaire n’aboutit pas, son désir de donner place aux mots de ceux qui émigrent et se doivent de maintenir le lien avec leur pays d’origine, la hante malgré tout : « À Paris, à cette époque, écrit-elle, les cyber et taxiphones sont le lieu de passage obligé des immigrés des quartiers populaires. Ils font partie du décor comme les bars PMU, les épiceries de produits exotiques, la file d’attente devant la CAF. Leur modèle économique est flou : on peut y appeler l’étranger depuis des cabines téléphoniques, utiliser internet, faire des photocopies, acheter des bananes plantains, des poivrons un peu fripés. Un espace extraterritorial, diplomatique et délicat. »
Alors qu’elle décide de réapprendre non seulement l’arabe mais aussi le darija, elle fait connaissance de Meriem, une jeune femme de 33 ans vivant à Casablanca. Au fil des jours, celle-ci, surnommée Mer, et la narratrice échangent via internet, l’une préoccupée par son projet d’émigrer au Canada, l’autre par sa quête pleine de nostalgie. Tout à son constat que la relation avec sa mère s’avère lointaine et distendue, Mer devient alors pour elle l’interlocutrice privilégiée. Sa voix se substitue peu à peu à celle de sa mère, fuyante mais constamment présente : « Voix que rien n’altère ni le temps, ni la distance. Prosodie maternelle aussi épaisse que le sang. » S’il y a entre elle et ses parents des « nœuds enfouis au fond de la gorge », des non-dits impossibles à lever, l’écrivaine affirme bel et bien à quel point les mots lui sont nécessaires, désignant là comme un espoir retrouvé : « Écrire d’il y a longtemps, de ce qui reste d’avant, d’avant les bidonvilles, les ferrys, les chantiers, les HLM, le chômage, le mépris… (…) Écrire le souffle ample, sans point de côté. Écrire en ultrasons la joie sourde, la colère aiguë. Écrire pour venger les voix tues. »
Emmanuelle Rodrigues
Allô la Place, de Nassera Tamer
Verdier, 192 pages, 18,50 €
Domaine français Retour au pays langue
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Emmanuelle Rodrigues
En renouant avec son histoire familiale, Nassera Tamer nous relate d’une écriture incisive sa quête d’un ailleurs, écho des voix qui la hantent.
Un livre
Retour au pays langue
Par
Emmanuelle Rodrigues
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

