Chercheur en anthropologie, Adrien Le Bot enquête depuis des années sur des « lieux de drague » surfréquentés par les initiés et ignorés du profane. Cette étape d’un « parcours de santé », ce secteur du « bord du lac », les abords d’un « bac collecteur de verre »… « Ce sont des lieux pratiques, on croise du monde tout en restant invisibles », dit « PH » des aires de repos, son terrain de chasse. « Il faut dépasser le filtre du premier regard, celui qu’ont toutes les personnes qui fréquentent ces lieux sans savoir ce qui se passe. Les familles, les retraités en vacances… Mais moi, je ne suis pas dupe. »
En 55 témoignages, l’auteur donne la parole à ces adeptes de la rencontre rapide entre adultes avertis. Surtout des hommes, homos ou hétéros, pourquoi pas les deux, jeunes ou vieux, pères de famille ou célibataires (« Pa » : « J’ai quarante ans et je vis encore chez ma mère. Je suis un « Tanguy » (…) »). Hétéros fascinés par les trans, hommes aimant porter des sous-vêtements féminins, etc. Et de tous milieux sociaux. Au bois, aux « urinoirs de la galerie marchande », au bout du parking de l’hypermarché ou sur « le chemin des coquins », des mecs se jaugent, se branlent, se matent ou s’exhibent, souvent se sucent et parfois même s’enculent, en plein air ou dans les voitures, de jour ou bien de nuit. Et ils le confient au chercheur, dans ces mêmes termes crus, en toute franchise. Il y a aussi les contemplatifs, comme « KA » : « Moi je ne fais rien ici, je regarde un peu ». Des figures locales, « le pirate de la route » ou « le sosie de Francky Vincent ». Si « Mo », flambard, se raconte en quête d’« une petite meuf », « une petite pêche bien juteuse », le livre ne contient qu’un témoignage de femme, « CH ». Elle court dans le parc, alibi en béton servi à son mari attendri par sa subite passion pour le jogging, pour s’y rendre chaque matin « derrière le pont ». Qu’elle y repère un mâle à son goût, elle lui adresse des signaux non verbaux, discrets – « envoyer quelques regards » – et s’il le faut plus appuyés : « Parfois, je fais des étirements à califourchon sur le dossier du banc, ça fait ressortir mon paquet à travers le pantalon de survêtement ». Si le type ne réagit pas ? Lui ouvrir les yeux : « Je suis passé devant lui, il me regardait mais ne semblait pas forcément intéressé : (…) J’ai donc dû pisser contre un arbre, à quelques mètres devant lui. Il devait sûrement en apercevoir un peu. Il faisait très froid ce jour-là, la chaleur de l’urine se transformait en vapeur et se mélangeait à la fumée de sa cigarette ».
Outre l’intérêt sociologique et anthropologique de ces textes tenant sur deux à trois pages, ce sont ces petits détails qui font leur charme poétique et leur belle qualité littéraire. Et l’on aimerait savoir si le chercheur a ou non retouché ses entretiens, s’il a cherché à leur donner une unité, ou si simplement ils témoignent, dans la crudité du verbe, dans l’attention fréquente portée au décor et aux éléments naturels (l’odeur des pins, celle de la pluie sur la terre), et dans l’affirmation constante d’une liberté gagnée sur la morosité du quotidien et pourquoi pas sur la morale, d’une communauté de pairs avec ses rites, ses codes, sa culture propres. Le danger n’est pas absent des rencontres. « On n’est pas dans l’amour est dans le pré ici, hein », prévient « RE », et « JE » : « Fais attention quand même, c’est pas non plus le royaume de Oui-Oui, ici, tu sais ». Mais il participe de l’excitation du lieu vécu comme, dixit « TH », « une aire de jeux pour repousser les limites ».
Il arrive que le chercheur, de façon cocasse, soit pris à partie par l’interviewé. « Mais genre, si je sortais ma queue là, ça te ferait quoi ? T’aurais envie de la toucher ? » demande « KA ». Et surtout, d’où le titre du livre, « Tu cherches quoi ? ». Le premier tome d’Histoire de la sexualité de Michel Foucault s’intitulait « La volonté de savoir ». C’est la question, que pose « MI », qui nous gratte là où ça nous démange : « Alors toi, tu veux tout savoir ? ». Et aussi : « Tu regardes ? ». Lire, c’est ici se découvrir, seul dans son coin, en voyeur d’une troublante inconvenance. Le plaisir, coupable exquisément, en est intense.
Jérôme Delclos
Tu cherches quoi ? d’Adrien Le Bot
Allia, 125 pages, 10 €
Domaine français Activités de plein air
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Jérôme Delclos
Adrien Le Bot nous guide, tout près de chez nous, dans une France secrète de la drague et du sexe. Chaud bouillant, mais pas que.
Un livre
Activités de plein air
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.
