J’étais dans ma baignoire quand on sonna à la porte, le 2 octobre 1939. La femme de ménage n’était pas encore arrivée ; je crus que c’était le facteur et je lui criai d’attendre une minute. On me cria : “Dépêchez-vous. C’est la police.” Mais l’idée qu’on viendrait me chercher la nuit était si ancrée dans mon esprit que je pensai à des histoires de black-out ou à une contravention » (La Lie de la terre).
Cette arrestation pourrait sembler quelque peu grotesque, voire chaplinesque, ou rappeler, aussi triviale mais plus inquiétante, celle de Joseph K. dans Le Procès. Celui que l’on vient surprendre ainsi, Arthur Koestler, aurait en effet, comme le héros de Kafka, de quoi s’étonner, s’il n’était au fait des aléas et absurdités périlleuses de l’Histoire. Que peut avoir à reprocher la police française, durant la drôle de guerre, à un écrivain de nationalité hongroise, par ailleurs reconnu comme un antinazi et un antistalinien convaincu, acharné à dénoncer tous les excès des totalitarismes ? Cependant, il ne s’agit pas d’une erreur – et l’enchaînement fatal aura bien lieu : après une semaine d’attente au stade Roland-Garros il sera transféré, avec des dizaines d’autres arrêtés au même moment, au Vernet (Ariège), un des sinistres camps de concentration français. Il se fait alors le chroniqueur impitoyablement clairvoyant, non sans user parfois de l’humour noir, du sort honteux que la République française, avant même Vichy, réserve à ceux qu’elle considère comme « la lie de la terre ». S’il parviendra à en sortir et à ne pas céder à la tentation du désespoir, ce ne sera pas le cas de ceux, dont bien sûr Walter Benjamin, à qui il dédie ce témoignage rare et poignant : « A la mémoire de mes confrères les écrivains exilés d’Allemagne qui se suicidèrent lorsque la France capitula ».
Né à Budapest en 1905 – ces rééditions célèbrent son 120e anniversaire –, Arthur Koestler connaît une enfance bourgeoise et cultivée : il lit les classiques aussi bien en allemand qu’en hongrois. Il est cependant plus intéressé par les sciences et se passionne pour un énorme succès de librairie, Les Énigmes de l’univers d’Ernst Haeckel. À 17 ans, il décide donc de devenir ingénieur électricien et s’inscrit à l’Université technique de Vienne. Adhérent d’une association d’étudiants juifs, il interrompt ses études pour partir en Palestine. C’est alors, tournant décisif, qu’il se met à écrire pour le quotidien politique de Vladimir Jabotinsky. S’il gardera toujours une réelle admiration pour le fondateur du Parti révisionniste, il estime que le sionisme est, à la fin des années 1920, au point mort. C’est donc à Paris qu’il poursuit sa carrière de journaliste, pour divers titres de la presse allemande. En même temps il devient un communiste résolu, presque fanatique : effectuant des reportages dans toute l’URSS, écrivant un livre sur l’État soviétique (qui ne sera pas traduit en russe), ce n’est qu’en privé qu’il témoigne de la famine atroce dont il a pu parfois être...
Domaine étranger L’insoutenable lucidité
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Thierry Cecille
Cinq rééditions nous incitent à sortir du purgatoire Arthur Koestler (1905-1983), écrivain puissant et témoin essentiel des totalitarismes, reconnu, honni puis quelque peu oublié.
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