Comment naît le sentiment de l’art, voire la passion de l’art ? C’est à cette question que tente de répondre Olivier Cena, qui couvrit longtemps l’actualité de l’art à Télérama, et a écrit plusieurs livres dont le dernier est un long entretien avec le peintre Gérard Traquandi (Toute peinture est un désir contrarié, L’Atelier contemporain, 2024).
Il commence donc par rechercher, dans ses souvenirs d’enfance comme dans certains épisodes de sa vie personnelle, quelles furent ses premières émotions esthétiques. Il semble que la sensation originelle, celle sans laquelle rien n’aurait commencé, trouve sa source dans le visage d’une jeune fille, un portrait dû à François Clouet, et reproduit dans un vieux numéro de L’Illustration, que, gamin, il avait détaché et punaisé sur le mur de sa chambre. Bien plus tard, et alors qu’il l’avait depuis longtemps oublié, il se surprit, lors d’un dîner amical, à répondre spontanément à J.B. Pontalis – qui émettait l’hypothèse que chacun pouvait trouver dans son enfance la trace d’une émotion esthétique annonciatrice de ses passions futures, et qui lui avait demandé s’il avait en mémoire une telle émotion – qu’il s’agissait, pour lui, du portrait d’une jeune fille peinte par François Clouet. Un portrait qui allait l’obséder, et dont il crut retrouver le regard dans celui d’une fillette tenant un oiseau mort dans ses mains (tableau d’un anonyme des Pays-Bas du XVIe siècle) ou dans la Madone à l’Enfant bénissant de Giovanni Bellini. Mais était-ce la beauté de la jeune fille ou celle du portrait qui avait fasciné son regard d’enfant ? Amour de la peinture ou amour des femmes ? Ou était-ce qu’il retrouvait, derrière le regard légèrement oblique de ces vierges – un regard qui ne rencontre jamais celui du spectateur – le regard absolument vide de sa mère, « son refus de [le] voir et de [le] reconnaître » ? Questions qui posent celle de l’impossible objectivité face à une œuvre.
Constatant qu’il existe autant d’interprétations qu’il existe de regards, et qu’il n’existe aucune raison objective à sa passion pour l’art, Cena interroge la volonté d’objectivité qui a poussé l’histoire de l’art à rejeter le pathos, à lui préférer le discours intellectuel, scientifique, « celui des ruptures, celui de la forme, celui d’une évolution linéaire avec ses héros, ses dates, ses batailles », autrement dit celui du progrès. N’œuvrant plus ni pour l’Église ni pour la Royauté, les artistes travaillèrent pour l’art. Ce sera la Modernité et le début d’une longue agonie qui mènera à l’art conceptuel – qui fait souvent du travail esthétique une véritable investigation intellectuelle – au kitsch, au néo-kitsch, au Pop Art, des pratiques déniant à l’art tout mystère et donc toute possibilité de « s’émerveiller face à ce mystère ».
En inventant le ready-made, « une œuvre au regard énucléé » et où la main de l’artiste n’est plus à l’œuvre, Marcel Duchamp est à l’origine de l’art postmoderne et de celui de notre moment, un art qui joue avec nos sens et notre perception, parie sur le spectaculaire qui « épate, empêche l’intériorité » ou renforce la sensiblerie tout en suscitant des réactions émotives et épidermiques. Qu’en est-il aujourd’hui de « la beauté vive » demande Cena, celle dont parle Annie Lebrun, « celle dont chacun a connu les pouvoirs d’éblouissement » ? Celle qui en nous captivant, « en nous raptant, nous introduit dans une zone archaïque de nous-mêmes » ? Qu’en est-il du ravissement esthétique contemporain ? L’art du moment l’ignore, et pour cause, puisque pour qu’il y ait ravissement, il faut qu’il y ait ravisseur, désir de ravir.
L’art contemporain est un art désenchanté, sans plus ni goût ni beauté. C’est un art « marchandisé », industrialisé, insensible et totalement désorienté par l’excédent d’argent. Un « art-pour-l’argent » ne produisant plus que des objets culturels. Loin d’Arthur Danto pour qui « l’œuvre est un objet que l’on voit comme une œuvre, conçu par son auteur dans l’intention d’être une œuvre », et loin des artistes contemporains qui « artialisent » les malheurs du monde – les esthétisent ? –, Olivier Cena prône un art qui érotise, qui suscite, renforce le désir de vie – un « facilitateur de vie » disait Nietzsche. Un art qui institue entre le visible et nous une relation de présence intense. Qui ne s’adresse pas à la masse mais à chacun de nous, « à notre singularité ». Qui éloigne des piétinements maladifs du trop-humain, et sollicite le pouvoir d’émerveillement propre au vivant.
Richard Blin
Le Sentiment de l’art, d’Olivier Cena
L’Atelier contemporain, 224 pages, 20 €
Essais Les clefs d’une passion
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Richard Blin
Au fil d’un cheminement à la fois mémoriel et réflexif, Olivier Cena interroge le déni dont l’art se voit aujourd’hui frappé. En donnant corps et figure à ce qu’il appelle le sentiment de l’art.
Un livre
Les clefs d’une passion
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

