Assis dans une mansarde, immobile à l’exception de sa main qui écrit, un homme est enchaîné aux images et récits qu’il produit, souvenirs et histoires, réelles et rêvées, du XXe siècle bucarestois. Jardins de statues, hôpitaux communistes, processions souterraines, tombeaux de cristal et bombardements sont quelques étapes de cette machine fantasmagorique propulsée en 1996, papillon trop longtemps retenu dans sa chrysalide.
Il arrive à Mircea Cărtărescu de raconter comment, dans son cas, l’écriture se fait : en une seule avancée parfaite, en un jaillissement continu depuis une source énigmatique, dont l’identification semble être le sujet fantôme. À lire longuement cet auteur, vient un moment où l’on croit voir sa langue serpenter à la recherche de sa propre origine. Cette langue torrentielle – à la fois vigoureuse, car tendue vers cet objectif muet, et émolliente, car cette quête est son plaisir, sa raison d’être – fore à travers toutes les strates, depuis le vaste ciel jusqu’aux labyrinthes anatomiques du corps, embrassant le dedans et le dehors, épousant les points de vue d’un dieu ou d’un microscope. Que ce soit dans Solénoïde (2015), son livre le plus connu, dans Théodoros (2022), son ouvrage le plus récent, ou dans L’Aile gauche (1996), antérieur, à nouveau accessible aujourd’hui. Cette amplitude onctueuse induit une lecture physique, hypnotique, voire aveuglante – « une mousse de mots-images inondait l’écran de mes rétines ». Quel vertige dans cette conjonction d’une écriture condensée à l’extrême, où la moindre phrase est densément ornée, pleine à craquer de visions et de sens, avec un récit dilaté, procédant par nappes et s’étirant sur plusieurs centaines de pages…
Comme ses éminents collègues d’Europe de l’Est, le Hongrois László Krasznahorkai, la Polonaise Olga Tokarczuk, le Bulgare Guéorgui Gospodinov, le Roumain Mircea Cărtărescu tord les proportions du monde pour le faire entrer dans une langue. Son unité de mesure est la démesure : L’Aile gauche, un absolu lancé à son terme comme une flèche, n’est que le premier tome d’un triptyque en forme de papillon – suivront, en 2026, Le Corps et L’Aile droite. Pourtant ce tiers de livre contient déjà des dizaines de papillons entiers que l’on vient chasser sur ses terres. Ce sont les motifs qui affleurent – un papillon tatoué, une bague en forme de papillon –, mais aussi ces papillons plus discrets, plus difficiles à attraper, métaphoriques ou structurels – une fenêtre en triptyque, le sexe féminin, la symétrie du visage paralysé du narrateur, les doubles féminins qui, tels des ailes, entourent le corps du narrateur, ou encore les trois parties qui composent le roman. Sans parler des lecteurs, qui doivent voleter au-dessus du texte en tâchant de ne pas s’y engluer.
En Roumanie, la trilogie a été publiée entre 1996 et 2007. Cărtărescu la considère comme fondamentale à l’échelle de son œuvre ; en France, nous la connaissons à peine. L’étrange parution en 2002 du premier tome en « Folio SF » a réduit le lectorat de ce texte, qui ne fictionne pas la science, mais fantasme un imagier kaléidoscopique situé sur « le continuum réalité-hallucination-rêve ». Certes, les trouées dans le réel ne manquent pas, on s’y engouffre au hasard d’une porte ouverte. Car les éléments fantastiques sont indissociables de la Bucarest de Cărtărescu, à la fois toile de fond, cartographie de son écriture, corps et psyché du narrateur. Voilà donc l’origine de sa langue : cette ville démultipliée, avec ses souterrains, ses passages innombrables, cette ville concaténée, origami aux replis propices aux fantaisies sexuelles et fictionnelles, et aux mythes auto-engendrés.
Aux commandes de ce livre écrit quelques années après la chute du communisme en Roumanie, à une période vertigineuse d’effondrement et d’ouverture, de télescopage des temporalités, il y a un immense « désir de fiction » brutalement libéré : « nous faisons déjà partie de la machinerie qui nous invente instant après instant, de sorte que nous participons à chaque moment à notre peinture, à notre sculpture, à notre création, à notre broderie. » La fin de L’Aile gauche est un spectacle wagnérien, entre la prophétie et la folie, où les mots se fondent entre eux, débordants de jeunesse, traces vives d’une époque en ébullition.
Feya Dervitsiotis
L’Aile gauche, de Mircea Cărtărescu
Traduit du roumain par Laure Hinckel, Denoël, 576 pages, 26 €
Domaine étranger Bruissements fantasmagoriques
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Feya Dervitsiotis
Le premier volet de la trilogie « Orbitor » de Mircea Cărtărescu est restitué à sa juste place grâce à une nouvelle traduction de Laure Hinckel.
Un livre
Bruissements fantasmagoriques
Par
Feya Dervitsiotis
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

