Cela commence presque gentiment, alors que « le Port-au-Prince, en liesse, attendait sur les quais l’arrivée d’un nouveau gouverneur ». S’ensuit une description de la foule, tenue à distance par des soldats en armes. S’y côtoient des « mulâtresses » et des « négresses », des « créoles blanches » et des « Européennes », avec beaucoup de coquetteries, de seins à peine voilés par « de légers et transparents corsages ». Quant aux hommes, en « habits de velours » et « perruques bouclées », ils « suaient plus que des esclaves ». Mais personne ne s’y trompe. Les regards échangés, « pleins de mépris, de haine et de provocation », démentent ce tableau idyllique. Nous sommes en 1780 à Saint Domingue (futur Haïti), à la veille de la Révolution française ; les attaques de marrons (esclaves fugitifs) se multiplient et la révolte gronde d’un bout à l’autre de l’île.
Le récit nous entraîne à la suite d’une petite « sang mêlé », fille d’une esclave noire et d’un maître-violeur blanc, la prénommée Minette. Elle vit, pauvrement, avec sa mère Jasmine et Lise, sa sœur cadette. Chanteuse à l’immense talent, Minette devient, à 15 ans, grâce à des voisins, un couple de notables blancs un peu bohème, la première professionnelle « de couleur » à se produire sur la scène de la Comédie, le grand théâtre de la capitale. À l’épreuve des injustices qu’elle subit et des infamies dont elle est quotidiennement témoin, Minette, qui porte mal son prénom, finit par rallier le camp des insurgés.
Le roman, lui aussi, choisit son camp. Sans manichéisme. Le regard critique que Marie Vieux-Chauvet (1916-1973) porte sur les siens fait de ce livre un objet étrange : son style chantourné est sans cesse débordé, démenti par le sujet traité – les horreurs du racisme colonial et les prémices de la révolution haïtienne. Car la rage brûlante qui habite chacun des personnages menace aussi bien les colons français que leur langue. Rage et langue dont Marie Vieux-Chauvet, comme tous les écrivains haïtiens, aura, bon gré, mal gré, hérité. Plein de surprises, d’indignations modernes et de mots surannés, La Danse sur un volcan révèle cette lutte intime. Comme un fruit sans défaut, joliment présenté, avec des bombes à l’intérieur.
Publié en 1957, l’année même où le futur dictateur François Duvalier accédait au pouvoir, ce roman, le deuxième publié par celle qui signe alors Marie Chauvet, est l’un des rares livres haïtiens qui évoque cette période des premiers soulèvements. On y découvre une société violente, sensuelle, instable, où l’alphabet des peaux dicte la hiérarchie des classes. Y sont aussi décrites, avec une lucidité visionnaire, les terribles rivalités qui déchirent la nébuleuse des révoltés et le sort fait aux femmes. Le récit s’achève en février 1791, après la mise à mort barbare de Vincent Ogé, un « libre de couleur » favorable à l’égalité des mulâtres et des affranchis avec les Blancs.
Car tout est vrai dans ce roman grouillant de monde : on y retrouve plusieurs des acteurs célèbres de cette période – Lambert, Beauvais, Pétion, Sonthonax, etc. Mais aussi des gens « de peu », parmi lesquels Minette et Lise, qui ont bel et bien existé. Livre d’histoires, livre d’Histoire, La Danse sur le volcan annonce l’explosive trilogie qui suivra, en 1968. Amour, Colère et Folie, formidable dénonciation du régime Duvalier, sera retiré de la vente, par crainte de représailles, à la suite des pressions de la famille de Marie Vieux-Chauvet. Son œuvre, condamnée au silence, mettra plus de trente ans avant d’être reconnue. « Pour comprendre l’incendie, il faut remonter à l’allumette », a dit, évoquant le travail de sa compatriote, l’académicien Dany Laferrière. La Danse sur le volcan y aide, magnifiquement.
Catherine Simon
La Danse sur le volcan, de Marie
Vieux-Chauvet
Zulma, 464 pages, 23 €
Domaine français Danse visionnaire
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Catherine Simon
D’une lucidité critique, Marie Vieux-Chauvet rend compte des premiers incendies de la révolution haïtienne.
Un livre
Danse visionnaire
Par
Catherine Simon
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

