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Domaine français À l’heure des comptes

janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269 | par Jérôme Delclos

Grégoire Domenach tresse un roman d’aventures avec une réflexion pensive sur l’existence, ses gains et ses pertes. Subtil.

C’est le troisième roman de Grégoire Domenach remarqué pour son premier, Entre la source et l’estuaire (Lmda N° 219), récompensé par le prix Marcel-Aymé. Le Dernier Roi de Marettimo en est proche par le procédé : un homme en raconte un autre. Ici c’est le vieux Cesare, lequel a passé toute sa vie à Marettimo – une île au nord-ouest de la Sicile – qui dès le premier chapitre nous parle de son ami d’enfance, Zino.
Nous sommes en 1988, et Maurice, le fils de Zino, frappe à la porte de Cesare : son père est de retour. Zino n’a plus donné de nouvelles depuis qu’il a quitté l’île en 1938. Cinquante ans d’absence et de silence. Mais alors que le narrateur en première personne d’Entre la source et l’estuaire n’avait d’autre fonction narrative que celle de recueillir la parole du personnage principal, Le Dernier Roi de Marettimo est composé en cinq chapitres alternant les voix de Cesare et de Zino, l’un et l’autre déroulant chacun leur vie, celle de Cesare sédentaire et modeste à Marettimo, celle de Zino nomade et agitée. Chaque chapitre porte en titre un terme du jeu d’échecs (« Fianchetto », « Zugzwang »…), la passion, partagée par les deux hommes, leur amitié s’y est forgée dans l’enfance sous l’influence d’un maître. Roman choral, ou plutôt ici un canon à deux voix pour deux styles de vie, deux ethos dont les échecs forment la métaphore : Zino est un attaquant intrépide, Cesare, prudent, prend tout son temps. Deux citations figurent en exergue du livre. La première est tirée du Bréviaire des échecs du champion Tartakover – « Celui qui prend des risques peut perdre/ Celui qui n’en prend pas perd toujours » – et la seconde est de Malaparte : « Rien ne donne autant l’idée de la liberté que la mer. La liberté même ne donne pas autant de liberté que la mer ». Disons que la première est pour Zino, l’homme qui a pris des risques. A-t-il gagné ou perdu ? C’est toute l’histoire de sa vie quand il en fait le bilan, nous entraînant à le faire avec lui. La seconde est pour Cesare, l’ancien pêcheur, qui a choisi l’idée de la liberté en choisissant la mer, et sa petite île, quand Zino, lui, a rompu les amarres.
Cette composition contrapunctique conditionne un roman curieux, quasi déceptif quand on arrive à la dernière page : en somme, il ne se sera rien passé d’autre que deux vieux bonhommes qui remuent leurs souvenirs, et l’on se demande quelle est la morale de l’histoire. Sans doute n’y en a-t-il pas, sinon que c’est bien leur amitié qui leur permet, en miroirs opposés, de chacun s’évaluer et se juger soi-même. Zino est parti sur le continent, il a vécu à Gênes, puis en France où lors de la guerre il est entré dans la Résistance, a été capturé, torturé, puis déporté en Autriche à Mauthausen (ces périodes sont sous la plume de Domenach exemplaires d’un travail de documentation qui rend le récit très crédible, loin des clichés et du pathos). À son retour du camp il est devenu le « roi du ciment », un domaine où il a fait fortune. Mais il ne l’a pas fait sans commettre le pire, une sale histoire. Cesare, lui, a développé à côté de son activité de modeste pêcheur la passion de la sculpture, grâce à l’épouse du maître d’échecs, son bienfaiteur, qui lui a ouvert son atelier. Une vie plus humble. Sauf que lui aussi a fauté (par orgueil ?), la sculptrice devenant sa maîtresse. Ces deux-là ont fait l’école des échecs, ils sont impitoyables.
Tour à tour solaire et sombre, Le Dernier Roi de Marettimo pose bien des questions. La plus universelle est celle-ci : à la fin, pourra-t-on dire de sa propre existence « J’ai bien vécu » en même temps que « J’ai mené une vie bonne » ? Et au moins qui avait du sens. Révélateur à cet égard est le sentiment d’absurdité sinon de dégoût qu’éprouve Zino pour sa passion dévorante des échecs (par parenthèse, Tartakover disait aussi « Je me trompe, donc je suis »). Et ce qui unit les deux amis en dépit de leurs différences, c’est la passion, humaine, trop humaine. Un trépidant roman d’aventures qui se lit aussi comme une double confession, pensive. La chute, à la façon de celle d’une nouvelle, surprendra et conduira à repenser à ce que l’on a lu… ou cru lire.

Jérôme Delclos

Le Dernier Roi de Marettimo,
de Grégoire Domenach
Christian Bourgois, 261 pages, 20

À l’heure des comptes Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°269 , janvier 2026.
LMDA papier n°269
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°269
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