C’était le cas déjà dans Le Pays des herbes debout (Lmda N°259), le personnage principal de Brocken se prénomme « Jean » comme l’auteur. Celui du Pays se rendait dans une contrée envahie par les roseaux, et le dossier de presse notait que Villemin a vécu près d’une rivière où ils abondent. Ici, l’éditeur nous apprend que l’écrivain, également sculpteur, « collectionne les vieux miroirs piqués qui ne renvoient que la moitié de soi ». Un tour sur la Toile confirme que l’artiste affectionne l’acier poli, et le verre où l’on se reflète ou bien à travers quoi se montre… autre chose. Et Brocken contient une foule de miroirs, au propre comme au figuré. Une fenêtre inquiétante où surgit un visage, une grande glace de café, d’autres où l’on ne se voit pas ou mal, un livre-sortilège. Qui donne son titre au roman, le spectre de Brocken, un parhélie : « l’ombre considérablement agrandie d’un objet, observée d’un sommet montagneux dans la direction opposée au soleil, sur un nuage de gouttelettes d’eau ou sur du brouillard » (Wikipédia dixit). Le phénomène tire son nom du point culminant de la chaîne du Harz en Allemagne. Le « spectre » ? L’ombre géante de l’alpiniste.
Mais le premier miroir dans Brocken est d’abord celui du « tu » de la narration en deuxième personne, comme dans L’Homme qui dort de Perec que Villemin a dû lire : « Jean » rêve beaucoup lui aussi, ce dès les premières pages au comptoir du bar-tabac La Rose d’or où il prend racine après que sa femme, Suzanne, l’a quitté le temps d’un break. Il y a là les clients pour le loto ou le tabac, et deux piliers de zinc, Henri et « l’homme sans cou ». Et surtout les serveuses. « Le matin, c’était Irène la brune. Le soir, Lotte aux cheveux clairs. » On est en novembre, il pleut et il vente, Jean est mi-tourmenté par sa brouille avec sa femme, mi-content d’être au chaud. Surtout quand c’est Lotte qui officie au comptoir. « Elle a des seins larges. Parfois quand elle te sert tu as envie de toucher. » Jean rêvasse, gamberge, pense à Suzanne, se désespère – il écrit – de ne pas être édité. Il faut dans ce début de l’histoire se familiariser avec le style, des phrases nominales souvent très courtes, qui sert le flux de conscience de Jean embrumé par la météo, son spleen, le rhum ou le Tokay de Lotte aux laiteux atouts mammaires qui le fascinent (Henri, lui, ce sont ses jambes et ses fesses). Puis tout s’emballe assez vite : Petra, éditrice suisse, le demande à Genève pour signer un contrat pour sa longue nouvelle inspirée de l’ambiance du bar-tabac. Jean pensait l’intituler « La Rose d’or » du nom de l’établissement, mais il tombe chez un bouquiniste sur un vieux livre, sans nom d’auteur, qui porte ce titre. Un livre, dira-t-il plus tard, « qui échappe à l’intelligence et modifie les consciences ». Dans le train pour la Suisse, il dévore le bouquin. C’est pour lui le début d’un basculement dans, disons, une autre dimension, de sa vie, et, au-delà, de la réalité. Il signera le contrat, se surprendra à coucher avec l’éditrice qui pourtant ne lui plaisait pas. Il ne reprend pas le train pour la France, obsédé qu’il est par le spectre de Brocken dont parle « le Livre ». Il échoue dans un rade, squatte chez la serveuse. « Elle travaillait la nuit. Elle rentrait bien avant l’aube. Elle se glissait dans les draps et se collait à toi. En semaine, elle sentait un mélange de tabac blond et de bière valaisanne ainsi qu’une tenace odeur de friture. » Fauché, il se fait embaucher dans une ferme comme « nettoyeur de poireaux » (ici de belles pages façon Francis Ponge), puis prend le chemin du Harz où il ralliera une expédition d’alpinistes digne de Jules Verne ou plutôt de la Famille Fenouillard. On songe aussi à l’humour pince-sans-rire de La mission Coupelle de Benjamin Jordane (Fata Morgana, 2020). Comme par inadvertance, Jean fait en somnambule d’autres conquêtes féminines. C’est un Buster Keaton ou un Mister Bean.
La fin n’est pas limpide, loin de là. Nevermind : Brocken, à l’image du mystérieux livre La Rose d’or, a son charme diffus, ou pour le dire ainsi d’infusion. Un rai de soleil dans la pluie, un reflet dans le whisky, une vision dans le fog : un roman délicat qui pourrait être anglais, avec au pub… John.
Jérôme Delclos
Brocken, de Jean Villemin
Le Dilettante, 124 pages, 15 €
Domaine français Miroir, dis-moi tout
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Jérôme Delclos
Jean Villemin nous entraîne dans une histoire de doubles mi-spleenétique, mi-loufoque. Un beau rêve éveillé.
Un livre
Miroir, dis-moi tout
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

