Que faire de nos morts et surtout que faire de nos filiations blessées ? Marion Quantin a choisi un drôle de huis clos pour son premier roman : un tête-à-tête entre une fille thanatopractrice et le cadavre de son père. En même temps que la narratrice lui administre les soins d’embaumement dans une chambre froide, elle s’adresse à ce père qui fut excessif, « ennemi amoureux », mû par la folie au sens d’une absence de limites, l’addiction à l’alcool et une violence dévastatrice.
Étrangement, Ton cadavre exquis n’a rien d’un récit glaçant. La colère cède la place à une libération de l’emprise, envisageant la perte comme une « réinvention de sa vie ». Le « goût immodéré pour les mots » soutenant chaque geste : « je prends soin des mots comme je prends soin des morts », annonce-t-elle dès la première page.
Au fur et à mesure des soins de conservation, de la désinfection, du sang vidé, de l’aspiration des gaz à l’injection de formol « pour retarder la thanatomorphose », la jeune femme de 30 ans « et la moitié de (s)es dents » revient sur cet amour destructeur et contrarié par l’alcool : « j’étais sous emprise de toi, tu étais sous l’emprise de l’alcool ». Telle bataille de couscous soudainement déclenchée en plein repas, les insultes succédant à une heure de folie joyeuse, le caractère imprévisible et brusque, l’exposition au danger et à la honte… Face à la toute-puissance paternelle, Marion Quantin élabore une lettre au père calme et lucide, suspendue de tout jugement, « te déclarer coupable, ce serait aussi me déclarer victime et je ne veux pas m’emprisonner ».
Le chemin de retour à soi qui transforme la colère est exigeant et patient : « l’idée de ta décomposition m’amène à cette question : quand est-ce que j’ai compris qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume de mon père ? » L’extrême précision des mots coïncide avec l’attention de sa pratique dont on apprend qu’elle consiste à « rendre le mort plus vivant », « pris dans un sommeil éternel ». Bientôt le corps sera lavé et habillé, les cheveux peignés et le visage maquillé. On n’est finalement pas surpris du choix de citer Georges Bataille en exergue du livre, lui qui a si bien su tirer du morbide une certaine beauté.
Ton cadavre exquis pose une question constitutive : comment aimer le désaxé dans l’impuissance ? Comment vivre avec cette place vide ? À la petite fille qu’elle fut, la narratrice suggère : « je lui dirais qu’on ne peut pas aimer les gens qui ne peuvent rien recevoir, qu’on ne peut pas sauver les gens qui sont atteints d’un mal incurable. » Marion Quantin fait de sa filiation « un mystère, une étrangère, une inconnue » et de cette expérience terrible du vide « un sujet à penser pour la vie » qui n’est pas sans rappeler l’entêtement à questionner chez Neige Sinno, libérant ici le souvenir et les milliers de sentiments : « la mort, dans son informulable absence, vivra, que nous le voulions ou pas. Ce n’est que le langage qui change ». Une très belle prouesse post-mortem.
Flora Moricet
Ton cadavre exquis, de Marion Quantin
P.O.L, 185 pages, 19 €
Domaine français La place du mort
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Flora Moricet
Une fille thanatopractrice ravive la dépouille de son père, réaffirmant le lien douloureux qui les unissait dans une adresse d’une profonde justesse.
Un livre
La place du mort
Par
Flora Moricet
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

