Haïti fut le premier pays des Amériques à se libérer de l’esclavage, proclamant son indépendance en 1804, grâce à Toussaint Louverture. Hélas, entre impéritie économique, cyclone et tremblements de terre, la pauvreté reste endémique. Des écrivains lèvent leur plume pour témoigner, animer ce monde, tel Lyonel Trouillot, prolifique essayiste et romancier. Mais il faut compter avec Néhémy Dahomey, qui, né à Port-au-Prince en 1986, vit entre Paris et New York, conjuguant les talents du philosophe et du poète. Après un roman bardé de prix intitulé Rapatriés, dans lequel Belliqueuse Louissaint, une mère haïtienne, tente de rejoindre les États-Unis, ce fut un roman historique, Combats, lorsqu’en 1842 deux frères se disputent dans les rets de la dette d’indépendance exigée par la France.
Cette fois, voici le roman d’initiation du jeune Lélé : L’Ordre immuable des choses. Il commence très fort : dans un milieu de « frères et sœurs dans le Seigneur », le narrateur découvre sa première et noueuse érection : « une expérience non moins dévote de masturbation intempestive » ! Loin de se contenter de l’amusante provocation, le romancier nous installe dans l’école de la « cité militaire », où parmi de bienveillantes dames, sévit la « tortionnaire » Madame Polo, qui n’est guère érotique. Peu à peu son univers onirique se constitue en « harem imaginaire », entre une institutrice chimérique et celle bien réelle nommée Lara. Comme de juste s’ensuit, sur un poste de télévision en pleine rue, la découverte exponentielle de la pornographie, en une explosion continue du moi. Ainsi l’écriture fantasmatique est fort réjouissante.
Mais une seconde dimension, en quelque sorte parallèle, se fait jour : la découverte de la littérature et de la philosophie. Par exemple, devenu adolescent, il imagine avec un camarade un groupe de réflexion : « Cercle des choses de l’esprit ». Car « le travail est le secret de la liberté ». En une vaste ellipse temporelle, nous sommes transportés à Paris, où notre héros est en couple avec la réalisatrice de films Éa, engagée à gauche comme il se doit, « entre libération sexuelle et marxisme », et qui aime les chats.
Bientôt le projet romanesque devient polymorphe, empruntant le genre de l’essai dans un chapitre intitulé « Contre les chats. Un essai philosophique, politique, érotique et écoféministe ». L’on revient à l’enfance, où les désordres ithyphalliques du garçon réclament l’arrivée du guérisseur et du pasteur. Une fois guéri, il peut se consacrer encore à « monter le drapeau de la jouissance ». Enfin, dit-il, « je fis cracher le Christ ». Mais, en revenant à la jeunesse parisienne, l’on découvre le dernier film d’Éa, « Action Directe », à l’occasion duquel la presse de droite crie à « l’apologie du terrorisme ». Tout un tableau de l’époque tend à se dérouler. Le texte trouve son acmé lorsque notre auteur accède enfin à l’écriture, en l’occurrence poétique.
Le titre est-il une image d’Haïti, tel que le pays a tant de mal à se réformer, à vaincre ses démons ? Des fondements de la nature humaine, en particulier dans le domaine érotique ? Tout cela à la fois. Car un nouveau chapitre didactique s’invite : « Nouvelle théorie de la réconciliation. Ou comment le sexe devrait sauver le monde, tous les mondes, la planète et les humains, même les extraterrestres, s’ils existent ». Mieux encore, en une mise en abyme, ce titre devient celui du premier film d’Éa Boulgov, qui « présente plusieurs couches d’interprétation »…
Nous ne saurons pas si ce livre entraînant est mâtiné d’autobiographie. Il a quelque chose d’endiablé, de prodigieusement vivant. Il ne manque pas d’humour, voire d’autodérision et de satire à l’encontre de nos mœurs.
Thierry Guinhut
L’Ordre immuable des choses,
de Néhémy Dahomey
Seuil, 256 pages, 20 €
Domaine français Dans l’ordre des désirs
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Thierry Guinhut
Le roman d’initiation de Néhémy Dahomey oscille entre libération sexuelle et travaux artistiques.
Un livre
Dans l’ordre des désirs
Par
Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.
