communisme raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu
Son père l’imaginait ingénieur en électronique. Sa mère le rêvait en « pianiste de renommée internationale ». Finalement, Bogdan Stefan est devenu documentariste. Et il écrit aussi. S’il couche aujourd’hui sur le papier ses souvenirs de la fin du règne de Ceausescu à la tête d’une Roumanie anémiée, c’est pour enfin desserrer les dents. « À mon tour, maintenant, de raconter mon vécu en Roumanie communiste, de dénouer ce passé qui continue de me hanter jusque dans mes mâchoires. » Car comme Marius Popescu (cf. Lmda N°268), l’auteur vit en pensées entre « le pays de là-bas et le pays d’ici ». Si son compatriote s’est installé en Suisse, lui, Stefan, a mis plusieurs milliers de kilomètres, et accessoirement un océan, entre son pays de naissance et son Québec d’adoption. Dans ces pages s’impose une approche très simple : faire l’inventaire de sa jeunesse, à travers des objets et des situations caractéristiques de l’époque qui court de l’été 1989 à l’été suivant, c’est-à-dire six mois avant et après la chute du dictateur de Bucarest qui se prenait pour « le génie des Carpates ». Stefan avait alors 17 ans à cette période de bascule, quand le mur tombe dans les têtes roumaines, comme à Berlin à peu près au même moment. Deux fils se croisent ici : le passé dans sa glorieuse patrie miséreuse, le présent d’une vie épanouie au Canada mais encore ombiliquement reliée à la Roumanie.
Qu’on ne s’y trompe pas : Stefan ne se contente pas de donner dans la déploration. Bien sûr qu’il raconte une existence précaire – les files à rallonge devant des magasins désespérément vides, les coupures d’électricité, les stations d’essence à sec, les messes basses car la Securitate, le très redouté service de sécurité dont « on ne prononce pas le nom », a partout des yeux et des oreilles, les « mensonges grossiers et éhontés » du couple Nicolas et Elena au pouvoir, les bakchichs, aussi appelés « pourboires », à glisser au corps médical pour se faire soigner… Mais il dit aussi les petits bonheurs, les parenthèses enchantées qui apparaissent furtivement comme des arcs-en-ciel dans un « monde gris et rude » : boire du vrai caoua (ô Nescafé !), porter de solides baskets (ô Adidas !), visionner des VHS (ô copies piratées des films de Bruce Lee ou Stallone !) ou nourrir son esprit avec autre chose que des laïus-bourrage de crâne de la propagande d’État. « Je pense à ce garçon de dix-sept ans et je me rappelle les petites parcelles de liberté et de plaisir qu’il trouvait devant la télé, dans ses lectures et ses films. Au-delà de ses devoirs, des pénuries et de la grisaille de l’époque, il était heureux. Oui, j’étais heureux. » Protégé par des parents bienveillants, il évoque aussi le trouble que représentent l’éveil d’une conscience politique en lui et la difficile libéralisation d’une Roumanie certes débarrassée de son dictateur mais institutionnellement vérolée pour longtemps. Et puis il y a cette découverte de la France, cet apprentissage de la langue dans laquelle il écrit aujourd’hui, juste dans le choix des mots, documentant rigoureusement ses ressentis et ses expériences vécues. Au fond, c’est un peu comme si les couleurs du drapeau roumain – bleu, jaune, rouge – se mélangeaient aux nôtres… et à celles, aussi, du tricolore dentifrice Aquafresh, premier produit de l’Ouest à faire sa pub à la télévision roumaine libre ! Façon de dire, vous l’aurez compris, que ce récit entremêle gravité et légèreté, fragilité et félicité.
Rire même du pire, c’est l’un des enseignements évidents de ce voyage dans le temps, de ce « continuum » comme dit Bogdan Stefan, qui le lie à jamais à sa jeunesse passée dans une « prison à ciel ouvert ». À mesure qu’il regarde ses souvenirs d’un œil critique, on se prend à penser à la formule de l’écrivain Édouard Louis, qui défend une « littérature de la confrontation ». Le projet de Stefan ne reflète-t-il pas à sa manière une volonté de se confronter à ce qui reste en soi malgré soi, à un passé qui tapisse le présent ? « Accepter que le Bogdan du présent trouve une partie de ses racines dans le Bogdan de dix-sept ans équivaut à m’accepter jusque dans mes travers. »
Anthony Dufraisse
1989. Le communisme raconté à ceux
qui ne l’ont pas vécu, de Bogdan Stefan
Les Salicaires, 238 pages, 19 €

