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Domaine étranger Histoires d’une oppression

janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269 | par Camille Cloarec

En neuf nouvelles, les femmes auxquelles Camila Sosa Villada donne vie manient la dérision, l’humour et la vengeance comme personne.

Je suis une idiote de t’aimer

Dès la première page, la nouvelle doit déjà vous avoir brisé le cœur », résume Camila Sosa Villada dans un entretien. C’est bien le cas des neuf nouvelles qui composent Je suis une idiote de t’aimer, lesquelles, chacune à sa manière, nous embarquent dans leur univers singulier sans nous lâcher. Le recueil brasse les thématiques fondamentales du travail de la romancière argentine (Les Vilaines, 2021 ; Histoire d’une domestication, 2024), à commencer par la violence inhérente au quotidien des femmes, et plus particulièrement des femmes trans. Celle-ci constitue le fil conducteur du livre. Qu’il s’agisse d’humiliations quotidiennes, de mépris institutionnel, d’agressions sexuelles, de violences conjugales ou encore de rejet familial, les personnages féminins de Camila Sosa Villada évoluent dans un monde hostile qui bien souvent leur refuse le droit à exister. « La haine qu’on nous porte est patrimoine de l’humanité », conclut une femme trans. Il leur faut se construire et s’affirmer envers et contre tous. Investir dans des fusils pour contrer les attaques racistes (« Le goûter »), élaborer un système d’autodéfense pour survivre au milieu de la prostitution (« La nuit ne laissera pas le jour se lever »), adopter un chiot pour s’extirper du système incestueux dans lequel l’on a grandi (« Ne reste pas trop longtemps dans la fange ») sont autant d’issues de secours pour demeurer en vie.
La misère est également l’un des thèmes de prédilection de l’autrice, qui écrit notamment en réponse à une « profonde rancœur de classe ». La pauvreté est à l’origine d’unions malheureuses (« Il savait qu’il était beau et qu’il devait se marier tôt, associer sa pauvreté à une autre afin que la vie devienne moyennement tolérable dans le cours poussiéreux des jours »), de rapports de domination, de honte gluante. Rares sont les personnages de Camila Sosa Villada à connaître les privilèges ; la plupart viennent de villages à l’horizon bouché, sans aucune ouverture sur le monde. Elles doivent lutter pour se construire une place ailleurs et, souvent, quitter les leurs. La difficulté de faire famille, enfin, s’inscrit en toile de fond du recueil. Camila Sosa Villada questionne l’arbitraire des liens familiaux qui se révèlent trop souvent destructeurs. « Je suis comme ça, le mouton iridescent de la famille », confie la protagoniste de « Femme écran », laquelle officie en tant qu’amoureuse de location que louent des homosexuels pour faire bonne figure auprès de leurs proches. Les mères abandonnent, les pères frappent, les oncles violent.
Si les nouvelles se rejoignent autour des mêmes thématiques, elles se distinguent par leurs approches narratives radicalement différentes. Ainsi, c’est la veine merveilleuse qui irrigue « Le foyer de la compassion », au cours de laquelle une prostituée trans va trouver refuge dans un couvent tenu par des bonnes sœurs et une horde de chiens. L’écriture autobiographique est perceptible dans « Merci, Difunta Correa », qui fait écho aux Vilaines et évoque une jeune femme trans dont les parents, inquiets pour son avenir, font régulièrement un pèlerinage pour qu’elle connaisse des jours meilleurs. « Dans l’écriture, il est inutile de cacher une première personne, autrement les textes commencent à devenir malades au bout de trois ou quatre paragraphes », résume la narratrice. « Cotita de la Encarnación » nous fait voyager dans une époque médiévale marquée par les bûchers et la torture. Quant à « Six mamelles », elle dépeint une réalité dystopique au sein de laquelle les femmes trans et leur entourage sont systématiquement traquées et assassinées par des drones. Enfin, la nouvelle qui donne son titre au recueil, « Je suis une idiote de t’aimer », fait preuve d’une tendresse et d’une douceur infinies. Plusieurs amies trans sont prises sous l’aile d’une Billie Holliday déclinante, et l’histoire d’amitié qui se lie entre elles rend un hommage émouvant à la chanteuse, au jazz et au blues.
La société décrite par Camila Sosa Villada est franchement hostile et conformiste ; le droit à la différence se paye très cher. Mais les femmes auxquelles elle donne vie sont combatives, elles manient la dérision, l’humour et la vengeance comme personne. Son œuvre à la marge, en prise directe avec le patriarcat et la bourgeoisie, s’inscrit de livre en livre comme l’une des plus importantes du paysage contemporain d’Amérique latine.

Camille Cloarec

Je suis une idiote de t’aimer, de Camila Sosa Villada, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, Métailié, 200 p., 20

Histoires d’une oppression Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°269 , janvier 2026.
LMDA papier n°269
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LMDA PDF n°269
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