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Domaine étranger Mêlée-mélo

janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269 | par Anthony Dufraisse

Un homme d’extraction ouvrière se hisse socialement grâce au sport mais dévisse en amour.

Cette vie sportive

Avec tout le respect que l’on doit à cet écrivain anglais lauréat en 1976 du très prestigieux Booker Prize, David Storey (1933-2017) nous a bien eus. Ah ça oui : on s’attendait, tout frétillant à cette idée, à lire un roman sportif, et voilà qu’on se retrouve dans un roman social et même sentimental ! Il faut bien dire ce qui est, « les pages haletantes sur le sport » que nous promet l’éditeur sur la quatrième de couv’ sont en réalité plutôt rares. Déception ? Oui et non. Le lecteur qui cherchait un beau et flamboyant roman sur l’ovalie l’est peut-être un peu, c’est vrai ; mais on découvre avec étonnement un bon roman existentiel sur fond d’histoire d’amour et de lutte de classe. Reprenons… En 1960, quand David Storey publie ce roman, son premier, il a derrière lui une expérience de rugbyman professionnel. Issu d’une famille de mineurs, il sait ce que cela signifie de sortir d’une modeste condition grâce au sport (et par les études, en ce qui le concerne). Il insuffle ce vécu à son personnage Arthur – dit Art – Machin, ouvrier d’une ville du nord de l’Angleterre dans les années 1950, qui saisit l’opportunité de jouer au rugby pour l’équipe locale. Passer pro c’est passer de l’autre côté, dans le camp des privilégiés ; le terrain ou l’usine, le choix est vite fait. D’autant plus qu’il y a l’aura que procure ce nouveau statut : « Tout était lumineux, étincelant. Les maisons derrière les tourelles du stade, la silhouette des arbres de Sandwood, le ciel bleu métallisé, la masse des gens : ils étaient tous là, qui voulaient me voir. J’étais sur un petit nuage, je ne ressentais plus l’effort, j’étais prêt à démolir n’importe qui et en même temps à sourire à la foule. »
Les gnons, les dents déchaussées et les coups de crampons, c’est une chose : c’en est une autre de comprendre le dessous des codes et conventions des notables de la ville. Car ces messieurs bien mis mais pas forcément bien intentionnés, qui se poussent du col et jouent des coudes suivant des rivalités obscures pour Art le colosse, sont les financeurs du club dont ils tirent les ficelles. Au plus près du ressenti psychologique de son protagoniste, qui s’exprime ici à la première personne, Storey nous fait moins rentrer dans les vestiaires d’une équipe que dans le cerveau désorienté de cet homme qui, à défaut de savoir ce qu’il pense vraiment de cette situation, sait ce qu’il ne veut pas ; une vie toute tracée d’ouvrier.
Non, Arthur Machin ne veut pas trimer sur une machine toute sa vie. Ce qui complexifie un peu plus encore le personnage et lui donne une épaisseur supplémentaire, c’est l’histoire sentimentale qui vient se greffer là-dessus. L’attachement que nourrit Arthur pour sa logeuse, Madame Hammond, qui devient affection avant d’évoluer en quasi-obsession, donne au livre une coloration inattendue. Plus il s’immisce dans la vie de cette veuve, plus il connaît les affres d’une passion contrariée. David Storey, d’ailleurs, se délecte peut-être un peu trop de ces tourments-là ; cet épisode tire en longueur car on passe par toutes les expressions sentimentales, frustration, colère, tendresse, humiliation…, il ne nous épargne rien. Ce passage donne une idée de l’état d’esprit d’Art, cœur incompris : « C’était elle la putain de martyre avec deux mômes, abandonnée dans le monde sans personne qui la protège. Et puis j’arrive. Je m’étais pris pour une sorte de chevalier qui va tous les samedis se faire cogner, taper, abîmer (…), juste pour pouvoir lui rapporter un peu plus d’argent et l’aider à s’en sortir. Et même je pensais à elle pendant que je jouais, comme si je jouais pour elle, comme si tout ça valait la peine, ne serait-ce que pour la rendre heureuse : avec une voiture, un manteau de fourrure, et maintenant une télé. »
Finalement, Le Prix d’un homme était un bien meilleur titre ; c’est celui, en français, qui fut donné à l’adaptation de ce roman au cinéma, en 1963, par Lindsay Anderson. On paye parfois très cher son désir de liberté et son désir tout court.

Anthony Dufraisse

Cette vie sportive, de David Storey, traduit de l’anglais par Camille Domecq, Éditions du Typhon, 363 pages, 22

Mêlée-mélo Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°269 , janvier 2026.
LMDA papier n°269
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