24 février 2022 : « Mes jambes ont flanché. Je me suis appuyé contre le mur pour ne pas m’effondrer. “Opération militaire spéciale” : la hideuse combinaison de ces trois mots emplissait la pièce. “Opération”, cela signifiait qu’il n’y avait pas d’attaque, seulement une “opération” comme on en fait souvent en médecine. Quand on opère l’appendicite, on découpe la chair en trop, et voilà – c’est ça, une opération. Là, c’était pareil, sauf que c’étaient des gens qui étaient en trop. » Alexey Voïnov vit à Moscou, il vient d’achever une traduction de Duras. Son mari doit, lui, passer un examen de musicologie. Autour d’eux, dans les premiers jours, rien ne semble changer, le quotidien moscovite persiste – mais peu à peu la peur, le dégoût et la colère l’emportent : il faut fuir. Commence alors une sorte d’« anti-épopée » ainsi que l’explique le traducteur, Guilhem Pousson, dans sa riche préface. Aucune posture héroïque ici, en effet, mais bien plutôt une sorte de discrète auto-ironie de la part de l’auteur. Qu’il s’agisse de raconter les déboires de leur odyssée contrariée de la Russie au Monténégro en passant par l’Allemagne ou la Suisse, de faire le portrait d’autres Russes forcés à l’exil ou confortablement installés à l’étranger, de décrire les fastidieuses démarches administratives plus ubuesques que kafkaïennes, Alexey Voïnov ne se départ pas d’une sorte d’« apparente ingénuité, à la Swift ». Ainsi avoue-t-il : « Sans cette guerre, j’aurais passé ma vie à me préparer à partir sans jamais oser le faire. C’est pour cela que j’ai tant aimé Duras. Il faut chercher le marin, mais le chercher de telle sorte qu’on ne puisse jamais le trouver ».
Mais dans l’exil le temps se fige : « Ailleurs le temps passe, mais, ici, il est suspendu » et il doit faire l’expérience d’un inédit et bouleversant « hiver sans neige » – qui sera suivi d’autres. Il ne cesse alors de se retourner vers son enfance et sa jeunesse, dans de fortes et belles pages qui ressuscitent la figure de la mère morte et achèvent, en quelque sorte, le père, ennemi lui toujours vivant, antisémite et nationaliste. Il tente surtout de comprendre son absence de véritable conscience politique : « Si je m’étais senti concerné par le cours des choses, j’aurais pu deviner ce qui se tramait et prévoir la trajectoire qu’allait fatalement suivre notre soi-disant empire. (…) Dans notre pays, tout est fait contre l’humain. Cet adage de ma mère m’avait toujours suffi, je n’avais pas besoin d’en savoir plus ». Sans doute a-t-il cette culpabilité en partage avec nombre d’autres Russes de sa génération, maintenant que règne « le minable qui (leur) servait de président », « l’autre ordure aux yeux de fouine » – que Voïnov se refuse à nommer.
Thierry Cecille
Hiver sans neige, d’Alexey Voïnov
Traduit du russe par Guilhem Pousson,
Les éditions du bout de la ville, 137 pages, 16 €
Domaine étranger Temps suspendu
janvier 2026 | Le Matricule des Anges n°269
| par
Thierry Cecille
Dès que la guerre éclate, le Russe Alexey Voïnov choisit l’exil : paradoxalement, il ne cesse alors de se retourner vers ce pays perdu.
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Temps suspendu
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Le Matricule des Anges n°269
, janvier 2026.

