André Dhôtel, le fabuleux
- Présentation Un jour viendra
- Papier critique Le courage et la chance
- Bibliographie Bibliographie sélective
- Autre papier D’ailleurs à nulle part
- Entretien La pudeur et le secret
- Autre papier Dhôtel en Grèce
- Autre papier Cet hiver-là, il m’avait à l’œil
- Autre papier Si Julie et Maxime
- Autre papier Dhôtel, une paix inconcevable
Daté de 1942-1945, La Littérature et le hasard est un chantier. S’il avait été achevé, il se serait inséré dans un ample ensemble, Renaissance d’une pensée primitive dont le titre montre l’ambition, prométhéenne (le héros grec est dans le livre) : une refondation. De Paulhan, Dhôtel retient la thèse d’un divorce entre l’auteur et son lecteur, et son « désenchantement » à l’égard des pouvoirs du langage. On est surpris, chez un écrivain réputé non-engagé, de sa charge contre les « œuvres parfaites (…), trop publiques, trop officielles », de sa défense de celles « réputées de second ou de troisième plan », de son appel confraternel au « prolétariat des lecteurs », une expression étonnamment politique sous la plume de Dhôtel. C’est que la situation semble désespérée : « Nous parlons d’un état de malédiction, qui est l’incertitude foncière de notre pouvoir d’expression ». D’où la « solitude » et la « sauvagerie » de l’écrivain, la tentation du nihilisme ou du repli sur des conventions, tandis qu’« un peuple considérable reste voué à l’ignorance », l’art demeurant le privilège d’une élite. Pour autant, « Lorsqu’on se trouve en présence d’un problème essentiellement insoluble, il n’est pas question de l’abandonner ». Plus simplement : « Est-ce que cela sert à quelque chose de lire des livres ? » Et d’en écrire ? Questions taraudantes, sans réponse sûre, sinon la ferme résolution de ne pas déserter cet « embarras », de s’y installer.
C’est l’histoire d’un courage et de ses obstacles. Celui de chercher le « sésame » ouvrant sur des mots ayant un « pouvoir direct » sur les « choses inertes », et qui, à l’égal de la magie, de la poésie, de la mystique, des rites religieux, donne accès à une primitivité – « le langage sacré unique »… qui n’est pas fait d’autres mots que ceux de tous les jours. Sans quoi, « misère », « l’art meurt de n’être que lui-même ». La tâche est impossible et il y faut s’y risquer. Elle nécessite chez le romancier une absolue confiance dans le langage ordinaire, et « l’audace » d’y courir sa « chance » en essayant des personnages comme chacun, pour son propre compte, le fait… dans sa vie. « Tous les rôles sont beaux, ont leurs chances. Chacun le sait. La seule chance à poursuivre est de trouver la paix du cœur, qui est la rencontre miraculeuse d’un signe divin, d’une situation pleine d’harmonie (ces cigarettes fumées au bord des routes). » En pièces et entièrement hérissée y compris dans son énonciation alternant doutes et autorité, une pensée majeure qui attend encore sa réception.
Jérôme Delclos
La Littérature et le hasard
Fata Morgana, 207 pages, 27


