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Histoire littéraire Jambe en l’air et chapeau bas

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Yann Fastier

Depuis son invention par Tristram en 1991, Le Tutu n’en finit pas de froufrouter. Parce qu’on ne sait toujours rien – ou presque – de son auteur et, surtout, parce que ce roman de « mœurs fin de siècle » garde intacte toute sa folle frénésie.

Le résumer n’aurait aucun sens. Le récit, définitivement débarrassé de tête et de queue, n’est ici que pure dépense, lancé à toute blinde à travers les pages telle une super-balle dont on ne sait ni où ni quand elle s’arrêtera, après avoir tout renversé sur son passage. Car ce Tutu ne respecte rien : ni le bon goût, ni la religion, ni la famille, pour ne rien dire de la vraisemblance. Les tribulations parisiennes et extra-parisiennes de l’ingénieur Mauri de Noirof nous mènent en effet très loin dans le délire, avec un appétit joyeux pour toutes les transgressions et un enthousiasme constamment renouvelé pour le scatologique et le monstrueux. Quand il n’invite pas sa mère à se repaître en sa compagnie d’« un plat de cervelle en putréfaction d’un sujet disséqué à l’amphithéâtre de l’École de Médecine » arrosé d’« une excellente bouteille de crachats d’asthmatiques cachetée », Noirof engrosse des sœurs siamoises dont il allaite lui-même l’enfant à quatre têtes grâce au procédé révolutionnaire du bon docteur Messé-Malou, par ailleurs inventeur d’un « hommier » bien pratique pour repeupler la France et de la « vitaline », liqueur régénérante obtenue « par l’écrasement de la tête d’un enfant vivant ». Entre évêques luxurieux, « artistes en gifles » et guillotines à biroutes, la princesse Sapho, fille adultérine d’Isidore Ducasse et de Feydeau, n’oublie pas le vaudeville : Noirof est cocu, mais il s’en branle, seule sa propre mère l’intéresse et c’est sur le cercueil de son épouse obèse et alcoolique qu’ils finiront par se connaître « dans un baiser long, impur et hideux… »
Découvert « par hasard » par Pascal Pia dans les années 1960, Le Tutu – initialement imprimé (mais non paru) en 1891 – fait depuis l’objet de toutes les hypothèses. Qui était cette mystérieuse princesse ? Pia soupçonnait son éditeur en personne, le toujours fuyant Léon Genonceaux (1856-1942), éditeur de Rimbaud et des Chants de Maldoror, qu’il jugeait fort capable de pareil coup d’éclat. Jean-Jacques Lefrère, au terme d’une longue et passionnante enquête, avance quant à lui – mais sans conviction – les noms de Laurent Tailhade, Rachilde ou Georges Darien. Quel qu’il soit, l’auteur évoluait en tout cas dans le cercle d’un certain Maurice de Brunhoff, ingénieur et publiciste, proche parent du père de Babar et modèle évident du personnage principal d’un roman tout fourmillant d’allusions en tout genre. On n’en saura guère plus à l’occasion de cette cinquième édition, sinon que la BNF venant enfin d’acquérir un exemplaire de la rarissime édition originale, on est désormais à peu près sûr qu’il ne s’agit pas d’une supercherie littéraire comme il en est de fameuses, sauf à réellement pousser très loin le bouchon.
Ce qui est absolument certain, en revanche, c’est que la princesse Sapho s’est bien amusée – sans jamais jouer les amuseurs, ce qui est notable. Sans prétention, donc, mais radicale à sa façon, Son Altesse néologise à tout-va, tronque les mots par souci de rapidité, passe du coq à l’âne et joue à saute-mouton par-dessus les moulins de la bienséance. Elle cite abondamment qui lui plaît (la Princesse Palatine et Lautréamont, dont elle dit apprécier « le côté maboulique » de l’œuvre) et annonce aussi bien le Guillaume Apollinaire des Onze mille verges que ses successeurs dadaïstes et surréalistes, sans éprouver le besoin de lancer partout des manifestes et d’en faire des caisses, sinon de l’espèce odorante, cela va de soi.

Yann Fastier

Le Tutu, de Princesse Sapho
Préface de Chloé Delaume, Tristram, 232 pages, 21

Jambe en l’air et chapeau bas Par Yann Fastier
Le Matricule des Anges n°272 , avril 2026.
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