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Essais La crème des trublions

mai 2026 | Le Matricule des Anges n°273 | par Jérôme Delclos

Réédition du pavé culte aux arêtes saillantes de Noël Godin, qui pulvérise la morale et la morosité sans être jamais rasoir.

Anthologie de la subversion carabinée

Nul n’est jamais mieux servi que par sa pomme : à mi-livre, on lira intégralement l’entrée « Georges Le Gloupier », pseudo de Noël Godin que nous connaissons mieux sous le nom de guerre de « l’Entarteur » qui commit pour « l’Internationale pâtissière » pas moins de 37 « entartements » ou « attentats pâtissiers » sur divers et variés VIP, de Duras (1969) à Michael O’Leary le PDG de Ryanair (2020), en passant par Béjart, Godard, BHL huit fois (« la tête à tarte par excellence »), Bruel, Sarko, PPDA, Bill Gates et autres intouchables… sauf par notre adroit lanceur. Encore doivent-ils s’estimer heureux : page 531, l’indomptable sujet du roi Philippe les avertit, en rimes et ça n’est pas le moins inquiétant. « Si ça ne suffit pas, ma patience a des bornes :/ Je prendrai aussitôt le taureau par les cornes,/ Et d’onctueux étrons seront bien plus utiles/ Que de la chantilly sur mes chers projectiles »
On connaît peu la prose du furieux Liégeois (dont la ville s’honore du café crémeux homonyme), entre autres Zig zig boum boum (Le Veilleur, 1994) et Crème et châtiment (Albin Michel, 1995), et moins encore ses films dont Prout prout tralala, Grève et pets et Si j’avais dix trous du cul. Sa conséquente Anthologie de la subversion carabinée – pile 1 kg, Terraillon dixit – était épuisée, les éditions Noir sur Blanc ont la bonne idée de la rééditer dans une version augmentée et ornée d’un superbe bandeau où l’on voit les Pieds Nickelés de Louis Forton (l’une des entrées du bouquin), hilares en mini-farandole avec en tête Filochard équipé de l’escopette, ce mauvais fusil corse ou sicilien qui arrose large. Nous autres Français rougissons, tartignolles : il fallait un Belge pour célébrer au mieux la « subversion carabinée » dans un brûlot chargé à bloc (appareil de notes digne de la Sorbonne, monumental « Index des zigues cités », écrasante bibliographie de 140 pages), et idéalement foutraque et fatrassier.
Dans cette encyclopédie de la turbulence qui court d’Alphonse Allais à Émile Zola, on trouvera aussi bien des classiques (Artaud, Balzac, La Boétie, Les Mille et Une Nuits, Rimbaud, Sade), des anars ou des utopistes comme Blanqui, Fourier, Marius Jacob, des théoriciens comme Baudrillard et Vaneigem, des anarcho-truands (la bande à Bonnot, Mesrine), et une foule bariolée d’inconnus. Au surplus, chacune des 136 entrées fait précéder les textes de l’auteur recensé par une introduction de Godin qui ouvre à une constellation impressionnante d’informations, précisions, pistes, renvois vers d’autres auteurs « rebelles » ou d’autres rebelles en actes. Ainsi de l’entrée « Les frères du libre-esprit » : à côté des textes d’Hartmann, Suso, Calvin et Jean de Brünn (c’est déjà une mine), on croise les flagellants qui formaient le projet de « lapider les ministres du culte », les « alumbrados de Tolède » qui « prenaient tous les plaisirs pendant la semaine sainte » et furent accusés d’avoir empoisonné un évêque, les « chiliastes taborites de Bohème » qui « voulaient “esgosiller tous les seigneurs, tous les nobles et tous les chevaliers” », et autres enragés. Si bien que le livre se présente comme une somme vertigineuse, profuse en surprises. Un bémol : très peu de femmes.
Le plus fascinant est que le scrupuleux fichiste de la subversion forge ses propres catégories. Ainsi des « pisse-copie dissidents », des « polémistes “rentre-dedans” » (dont Annie Le Brun), des « romanciers populaires allumeurs », des « criminels mimi » (Charles Manson !), et même des « marie-bon-bec de l’antipsychiatrie sauvage naphtalineuse : de Reich et Groddeck à Laing-Guattari-Neill-Basaglia-Cooper-Gentis, etzouille, etzouille ». D’où un soupçon : outre que Le Gloupier farcit sa prose d’argot et de néologismes, ce qui, à octante piges, le confirme tel Vidocq comme provenant du milieu trouble et dangereux où il nous introduit, il est aberrant que ses crimes pâtissiers n’aient jamais fait l’objet de plaintes en justice, hormis celles de Chevènement (verdict : 800  d’amende) et de Douste-Blazy (or le juge a blanchi l’Entarteur). De là à suspecter le Belge d’être un agent du renseignement et la tarte à la crème sa couverture ou « légende », il n’y a qu’un pas.

Jérôme Delclos

Anthologie de la subversion carabinée, de Noël Godin
Noir sur Blanc, 1085 pages, 34

La crème des trublions Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°273 , mai 2026.
LMDA papier n°273
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LMDA PDF n°273
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