Les Sacrifiés du paradis. Enquête au cœur du colonialisme vert
Qui n’a jamais rêvé devant les images sublimes des grands parcs naturels du Kenya ou de Tanzanie ? Comment ne pas admirer ces paysages vierges, ocres et verts, ces étendues désertes seulement parcourues par les galopades d’animaux exotiques ? Guillaume Blanc, historien de l’environnement et de l’Afrique contemporaine (L’Invention du colonialisme vert, Flammarion, 2020), nous démontre qu’il s’agit pourtant d’une construction artificielle. Au départ, au début des années 1960, il y a l’idée de sauvegarder la nature et surtout les espèces animales menacées par les agriculteurs et les pasteurs locaux. Jamais en mal de leçons à donner – même là où elles ont elles-mêmes failli, notamment dans le domaine de l’agriculture intensive… – les élites occidentales, soutenues par de prestigieuses institutions, comme l’UNESCO ou la banque suisse du WWF, vont tenter de se livrer à une « régulation globale » de la nature et du vivant, c’est-à-dire de réorganiser des pans de territoires en Éthiopie, en Tanzanie, au Kenya, en Rhodésie (actuel Zimbabwe), etc. Cette réorganisation se fait aux dépens des populations locales, déplacées sans ménagement. Cette gestion sociale, pensée depuis Genève, relève d’ailleurs d’un racisme à peine déguisé, où les animaux priment visiblement sur les humains… La protection de la nature donne le droit à l’exercice d’une violence légitimée pour le Projet spécial africain. Ainsi, dans le parc du Siemen, en Éthiopie, les populations n’ont plus le droit de couper du bois, n’ont plus d’accès à la rivière – celle-ci a été détournée par les organisateurs du parc, pour que les bêtes sauvages puissent s’y abreuver. Guillaume Blanc et Chico montrent par ailleurs comment les intervenants américains ou européens prennent peu à peu le contrôle de ces parcs, en écartant les gardiens locaux. Ainsi débarque un certain George Brown, qui, dégagé du Kenya tout juste indépendant, s’est rapidement recasé à WWF, où il œuvre désormais en Éthiopie, pour sauver « l’Éden africain » – ce mythe colonial.
Le dessinateur Chico – qui tourne résolument le dos à toute représentation stéréotypée de cet éden africain – s’attache plutôt aux personnages et croque, par le détail d’un vêtement, d’une posture, la morgue des représentants de ces institutions. Face à eux, certains chefs d’États africains se livrent à des calculs politiciens sur le dos de leurs populations. Ainsi Haïlé Sélassié, empereur d’Éthiopie, a-t-il favorisé la création du grand parc naturel du Simien : moyen pour lui d’assurer un rayonnement international et de faire venir de l’argent à son pays (via par exemple l’organisation de grandes chasses ou de safaris), tout en réglant à l’intérieur la rébellion érythréenne… située dans le Simien ! Une intense rivalité se met en place entre Occidentaux et élites africaines, qui ne veulent pas être dépossédées du contrôle des parcs. Chico donne à voir ces moments de tension palpable entre le Major, officier de Sélassié envoyé comme médiateur, et George Blower, responsable du Projet spécial africain.
Plus cyniques les uns que les autres, ils se livrent à des négociations sans gloire, où les intérêts humains (et animaux) s’effacent au profit de luttes de pouvoirs économiques et politiques. Cette régulation globale décidée depuis l’Europe ne s’est pas arrêtée dans les années 1960. « Le 16 juin 2016, les autorités éthiopiennes ont expulsé, de force, les 2 508 habitants de Gich, le village le plus peuplé du Simien. Le 12 juillet 2017, l’UNESCO a félicité l’Éthiopie et annoncé le retour du Simien sur la liste du patrimoine mondial »… On ne s’oppose pas impunément au paradis vert.
Delphine Descaves
Les Sacrifiés du paradis. Enquête au cœur du colonialisme vert,
de Guillaume Blanc et Chico
La Découverte/Delcourt
144 pages, 23,95 €

