Philippe Jaccottet, la transparence et l'obstacle
- Présentation De l’ouverture du champ au chant mineur
- Autre papier L’expérience poétique
- Entretien Toutes les fois de l’attention
- Autre papier Le brouillon général
- Autre papier « Ce très faible reste d’espoir »
- Autre papier « Un espace émané de ce monde et pourtant plus intime »
- Autre papier Le jardin
- Autre papier Se repromener sous les arbres
- Autre papier Feuilles volantes
- Bibliographie Bibliographie (choix)
Au nom de Philippe Jaccottet certains associent immédiatement l’image d’un poète de la simple transparence, ou de la transparente simplicité. Si ce n’est pas tout à fait faux, c’est évidemment réducteur. Car « l’évidence du simple », comme Jean-Claude Mathieu l’a montré dans sa somme (Corti, 2003) sur l’auteur de L’Effraie (1953), s’éclaire toujours, en un paradoxe saisissant, de « l’éclat de l’obscur ». De la forme de ce chiasme il y a assez, et bien d’avantage encore, pour s’introduire dans l’histoire généalogique de l’écriture de Philippe Jaccottet, dans son « inclination formative », pour reprendre une expression notée dans le premier carnet de La Semaison (1954-1979) et peut-être empruntée à Novalis, ou à Goethe. Jaccottet ne s’en est jamais caché, cette tâche, ou la conviction patiente qu’il y insufflait, par-delà le fatras ou la cochonnerie (Artaud) de toute écriture, lui servit toujours de règle. La recherche infatigable de la justesse, qu’elle soit celle de l’énonciation d’une phrase, de l’élaboration du poème, qu’il y soit question du réglage du rythme d’une prose que le carnet de notes recueille, où l’ordre apparent des choses est scruté, véritable moelle épinière du dire poétique. Tout cet ensemble d’attentions, à la langue maternelle et à l’étrangère (les traductions à venir), dessinant le juste galbe du bâton de marche de Jaccottet, celui par lequel il pouvait écrire « je ne vois presque plus rien que la lumière,/les cris d’oiseaux lointains en sont les nœuds,//la montagne ?///Légère cendre/au pied du jour » (Leçons, 1969).
Éveil
Une anecdote, devenue presque légendaire, situe très tôt la conviction qu’il se fit de son rapport à l’écriture. Elle remonte à ses 16 ans (1941), alors que, lecteur déjà de Mallarmé, Ramuz et Claudel, il assiste à la cérémonie de remise du prix Rambert (Lausanne) attribué au poète Gustave Roud (1897-1976), qui deviendra son maître, son presque tuteur et ami de trente ans. Dans son discours, Roud y affirme que celui qui manque d’écouter vraiment le chant de l’alouette annonçant le jour ne pourra jamais reconnaître la vérité à laquelle la poésie s’ouvre, si tenue soit-elle. La comparaison peut prêter à sourire tant sa solennité semble la renvoyer à d’autres temps, pourtant c’est plutôt l’expérience solitaire du marcheur (de plaine rurale), tout aux aguets de ce qui l’environne qui ici forme « l’inclination formative » de l’ouïe, certes, mais de tous les sens. Expérience peut-être commune, mais en laquelle le jeune Philippe Jaccottet reconnaît une voie où à la fois le langage et ce qui lui est extérieur, comme soumis au divorce d’un écart inexorable, se font face pour que son dire, le plus discret, le moins ostentatoire, le donne à entendre et à voir.
Ce moment, fondateur, poussera l’année suivante Jaccottet à écrire à Roud, qui accueillera avec générosité le futur traducteur de Thomas Mann (La Mort à Venise, 1947) – Jaccottet se fera ensuite le fidèle défenseur de l’œuvre de...

