Philippe Jaccottet, la transparence et l'obstacle
- Présentation De l’ouverture du champ au chant mineur
- Autre papier L’expérience poétique
- Entretien Toutes les fois de l’attention
- Autre papier Le brouillon général
- Autre papier « Ce très faible reste d’espoir »
- Autre papier « Un espace émané de ce monde et pourtant plus intime »
- Autre papier Le jardin
- Autre papier Se repromener sous les arbres
- Autre papier Feuilles volantes
- Bibliographie Bibliographie (choix)
Au mois de mai 1954, Philippe Jaccottet ouvre le premier carnet d’un ensemble qui constituera la somme des Semaison (1954-1998), titre dont il précise, selon Littré : « Semaison : dispersion naturelle des graines d’une plante ». À cet ensemble s’ajoutent Observations et autres notes anciennes (1947-62), Autres journées (1980-84) et Taches de soleil, ou d’ombre (notes sauvegardées, 1952-2005). Ce corpus forme une suite de presque 1100 pages, elle entrecroise des notes éparses, tantôt des séquences s’amorcent, tantôt des sauts se matérialisent sur la page par des disjonctions nettes. Poèmes, citations, traductions, anecdotes, récits en rêve, actualités (parcimonieuses), résurgences de civilisations, rémanence de perceptions anciennes dont la teneur (le battement) s’attache à revenir hanter le présent, tels sont les axes, non prémédités, de la logique lente d’écriture à quoi ces carnets se donnent. On pourrait d’ailleurs reprendre la description que fait, en 1966, Jaccottet de la méthode des Carnets de Joseph Joubert (1754-1824) pour l’appliquer à celle de ses Semaison : « cet apparent éparpillement » des sujets, que l’on pourrait juger superficiel et informe, « correspond au mouvement profond de l’esprit [de Joubert] ainsi qu’à sa vision du monde, qu’il comprend comme “une constellation de petits astres placés les uns aux côtés des autres mais évoluant chacun à l’aise et observant les intervalles” [G. Poulet] ; (…) “dans la langue sacrée tout [dixit Joubert] doit être juxtaposé et uni, mais séparé par des intervalles”. C’est ainsi que s’affirme la nécessité de la forme même de ces carnets dans lesquels les espaces (…) sont à la fois séparation et liaison, créant pour finir une vaste étendue poreuse, transparente, éminemment respirable ». Nonobstant l’expression de « langue sacrée » que Jaccottet aurait eu quelque scrupule à reprendre, tout ici décrit ses Semaison. Jacques Dupin, fin lecteur, ne s’y sera pas trompé lorsqu’à leur propos il précise sa fascination pour cette forme trouée et ouverte, poreuse oui c’est le mot : « Capture rapide et prévoyante de la chance instantanée dont le recueil exige force intacte et soins précautionneux. Une scansion aiguë et légère. Une précision de la langue et le refus de l’enclore, de la figer, comme de pousser la voix, de hausser le ton. (…) Le naturel insistant et dégagé d’une voix qui touche, qui distingue (…) affrontant le battement de la mort » (in M’introduire dans ton histoire, 2007).
On pourrait piocher au hasard, chaque phrase lancée est une graine qui va germer, y compris quand parfois elle semble encore en attente d’éclore, mais jamais elle ne pourrit. Sauf à évoquer la mort, l’agonie, l’horreur du temps, qui haranguent la main de l’écrivain, laquelle hésite à les dire, les dit finalement avec ce tumulte d’angoisses pressenties. À ce moment, c’est la voix de Senancour dont se rappelle Jaccottet, aux accents si pascaliens : « comme l’homme est culbuté parmi les rognures ! » Cette voix même,...

