Philippe Jaccottet, la transparence et l'obstacle
- Présentation De l’ouverture du champ au chant mineur
- Autre papier L’expérience poétique
- Entretien Toutes les fois de l’attention
- Autre papier Le brouillon général
- Autre papier « Ce très faible reste d’espoir »
- Autre papier « Un espace émané de ce monde et pourtant plus intime »
- Autre papier Le jardin
- Autre papier Se repromener sous les arbres
- Autre papier Feuilles volantes
- Bibliographie Bibliographie (choix)
Philippe Jaccottet et Jean Tortel cultivaient leurs jardins. Chacun à sa manière. L’un à Grignan, en Drôme provençale, le second à Avignon. Dans un entretien filmé par la RTS, on voit Philippe Jaccottet, bêche à la main, dans son jardin, face au château. Il y parle des essences qu’il a dû apprendre à connaître, à distinguer par nécessité. Lui qui a fait le choix de quitter la Suisse puis Paris et ses mondanités pour trouver la paix et une autre espèce d’essence : celle de la poésie.
Jean Tortel lui n’avait jamais quitté Avignon où il se tenait, bras ouverts, à l’écart. Et le monde venait à lui, alors que « le jardin » de Jean et Jeannette était une sorte d’aimant à poètes où tous se retrouvaient, Liliane Giraudon, Emmanuel Hocquard, Henri Deluy, Gérard Arseguel, pour ne citer que ceux dont je me souviens.
Leurs jardins, ils l’observaient attentifs chaque jour, l’entretenant, le scrutant. C’était leur antre à ciel ouvert, leur source, leur respiration. Jean Tortel observait le sien de son bureau dont les fenêtres s’ouvraient dessus : « (de nombreuses fleurs là-devant, mais invisibles d’ici, cachées par la banquette et le puits, si bien que la seule image derrière la fenêtre est celle de l’enchevêtrement des verts, scintillants ou sombres. Tracé décourageant : vrilles, languettes, poils, mèches, étincelles, épaisseur. Seul l’œil se réjouit). »1
Et Philippe Jaccottet, in media res, s’y arrêtait, contemplatif :
« [Les pivoines]Elles n’ont pas duré./Tout juste le temps d’être de petites balles, de petits globes lisses et denses, quelques jours ; puis, cédant à une poussée intérieure, de s’ouvrir, de se déchiffonner, comme autant d’aubes autour d’un poudroiement doré de soleil./ Comme autant de robes, si l’on veut. Si vous incite l’insistante rêverie./ Opulentes et légères, ainsi que certains nuages./ Une explosion relativement lente et parfaitement silencieuse./ La grâce dérobée des fleurs ».2
Tortel cherchait une forme du dehors. Non loin de Ponge, sa prose poétique adoptait celle de sa scrutation.
Jaccottet cherchait, dans l’immersion sans hâte de l’arpenteur attentif, la capture de l’émotion ressentie, une intériorité.
Ils ont, Jaccottet et Tortel, le commun en commun, l’humilité. L’absence totale de préciosité leur est inhérente, trop sensibles l’un et l’autre aux dangers de la poétisation ; ils rejettent la magnificence, le pompeux. Ils ne se trompent pas de sujet. Le leur, c’est l’adéquation au monde sensible. Et leur langue parlée, écrite, pensée, c’est la poésie. Alors la pivoine est, pour Jaccottet, l’occasion de saisir le singulier éphémère par le dépl(o)iement des vers.
Le 7 décembre 1994, Philippe Jaccottet était invité à la bibliothèque municipale de Lyon, dans un cycle de lectures parlées. Je n’aurais pas manqué cette lecture. Et je m’en souviens encore. Qui lit ainsi aujourd’hui, lentement, marquant les pauses, les souffles ? Les cadences de vie (donc d’écriture, donc de lecture) ont...

