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Traduction Hadrien Chalard

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274

À pleins poumons de Pedro Gunnlaugur Garcia

Pedro Gunnlaugur Garcia. Nul besoin d’être islandophone pour remarquer la singularité de ce nom, résultat d’une union entre deux cultures que rien, sinon un amour commun pour la morue salée, ne destinait à se télescoper. Le fruit d’un hasard malicieux qui n’aura pas manqué de déteindre sur le principal intéressé, dont la truculence méditerranéenne se marie à merveille avec le proverbial sarcasme nordique. Qu’elle soit consciente ou instinctive, la plume de Pedro semble comme dépendante de cette étonnante fusion. En me replongeant dans ma traduction d’À pleins poumons pour les besoins de cet article, j’ai d’ailleurs remarqué un détail qui m’avait jusque-là échappé : le premier chapitre a pour titre « Olives », et l’un des derniers « Ich bin der Welt abhanden gekommen » (en allemand dans le texte). Ces deux symboles, emblématiques de ce que je surnommerais, non sans amusement, la dualité septentrio-méridionale de Pedro, encadrent son récit de part en part et incarnent à eux seuls la rencontre entre la chaleur du Midi et un certain spleen germanique.
Si la popularité de la littérature islandaise contemporaine en France n’est plus à faire, force est de constater que l’écrasante majorité des romans publiés par chez nous se déroule en Islande, réduisant ainsi au silence une obsession qui taraude pourtant tous les Islandais : le ferðaþrá, qu’on pourrait traduire par un ardent désir de voyage. Éternel paradoxe d’un peuple intimement fier de son pays, mais qui ne peut s’empêcher de partir vivre ailleurs, même pour quelques années. Il est essentiel de comprendre qu’en Islande, le concept d’hétérogénéité génétique et culturelle n’existe pratiquement pas. Les Islandais sont tous parents à un certain degré, au point qu’une application généalogique a dû être créée pour éviter à des cousins qui s’ignorent de fonder une famille. Ainsi, lorsque Pedro propose de raconter l’histoire d’une famille islandaise en choisissant l’Italie comme point de départ, le geste n’est pas anodin. Mais il n’oublie pas d’y insuffler un certain souffle épique digne de son héritage littéraire nordique, saupoudrant sa saga (un mot d’origine islandaise !) de scènes et de personnages surréalistes qui n’auraient pas dépareillé dans l’œuvre de Snorri Sturluson, comme un coq de compagnie de la taille d’un cheval ou une jeune femme dont les orgasmes réveillent le don de voyance.
Quelle ne fut donc pas ma surprise en découvrant des premières pages aux accents pagnolesques, présentant une combine familiale qui permettait aux conscrits de chaque génération d’échapper à la guerre en se gavant d’olives jusqu’à persuader les médecins qu’ils souffraient d’un cancer de l’estomac. Je donnerais cher pour voir un Raimu ou un Charpin raconter la même histoire derrière la caméra de Pagnol. Un jour, au fil d’une conversation, Pedro m’a expliqué avoir été initié à son œuvre par une ancienne petite amie à moitié française qui lui lisait Le Château de ma mère avant d’aller dormir. Il m’a ensuite révélé avoir glissé dans son roman un clin d’œil à son passage préféré : « Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. » Armé de ce savoir, j’ai alors pu m’amuser à retraduire cet hommage en essayant cette fois-ci de souligner sa filiation avec la citation de Pagnol. Je le donne ici, tronqué de sa seconde partie pour ne pas en gâcher la surprise : « Mais jamais ils n’avaient touché mot à l’enfant de la gravité de l’existence. Ce n’était pas nécessaire. Chaque homme la découvre par ses propres moyens. »
Ce désir d’universalité dans le récit se retrouve dans la manière qu’a Pedro d’inviter son lecteur à comprendre (au sens propre comme au figuré) ses personnages en les faisant régulièrement parler dans leur langue natale. À mesure que cette famille d’origine italienne s’agrandit, les intrusions linguistiques se multiplient. La langue islandaise ne comptant qu’un nombre restreint de locuteurs natifs (guère plus de trois cent cinquante mille dans le monde), la plupart d’entre eux sont souvent bilingues ou trilingues, ce qui permet aux écrivains de distiller des mots, des expressions, voire des passages entiers empruntés à d’autres langues sans jamais recourir à une quelconque traduction postérieure ni aux notes de bas de page. Naturellement, ceci pose toujours un problème en traduction française, mais j’ai fait le choix de conserver cette pluralité linguistique, en utilisant l’italique pour la signaler clairement au lecteur et en l’enrichissant parfois d’une petite traduction quand je le jugeais nécessaire. Je repense notamment à ce passage où Sara, Canadienne anglophone, s’amuse à comparer le coq géant de Páll à son anatomie. Parfois, je me suis retrouvé à devoir traduire des jeux de mots de l’anglais vers l’anglais, pour transposer la proxémie phonétique avec l’islandais qui donnait toute sa saveur au calembour. Un pot de peinture vert étiqueté Irish Isle, rappelant le mot islandais æl, vomi, est ainsi devenu en « français » Sylvan Diary
Il m’a aussi fallu composer avec les aspérités naturelles de l’islandais, qui n’a que peu évolué depuis son ancêtre le vieux norrois. Ses déclinaisons en sont un bon exemple, au point que lorsqu’un personnage demande à un autre s’il parle toujours islandais, celui-ci se met à lui décliner le mot vache : « kýr, kú, kú, kýr ». Ici, la difficulté est double : conserver la récitation grammaticale et sa consonance comique, sans perdre le lecteur qui n’a peut-être jamais appris de langue à déclinaisons. J’ai donc pris la décision de garder la flexion originale en y juxtaposant les célèbres comptines mnémotechniques hibou, chou, genou, mais ou et donc or ni car.
Traduire Pedro, c’est accepter d’avancer à l’aveugle au gré des mots et des langues sans pouvoir prédire ce qu’il choisira d’écrire, ni de quelle manière. À pleins poumons fut pour moi une bouffée d’air frais sous un soleil de plomb, un lied de Mahler chanté par les cigales, en somme : une saga islandaise du vingt-et-unième siècle.

* À pleins poumons (446 pages, 23 ) est paru le 15 mai aux éditions Métailié

Hadrien Chalard
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
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LMDA PDF n°274
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