Réfractaire à toute définition de genre, ce récit rhapsodique qui coud ensemble divers éléments jusqu’à leur accorder un point de convergence autour duquel le lecteur ne cesse de tourner, pourrait aussi être la matrice prometteuse d’autres livres. À la fois rêverie sur des temps immémoriaux où nos plaines constituaient des fonds marins, nostalgie d’une enfance à Djibouti où le lac Assal et ses eaux très salées préfigurent l’étang de Berre auquel l’autrice déclare sa flamme, le livre est aussi un mémoire écologique salutaire, une fiction onirique écrite en pointillé pour donner vie à un requin femelle et un éloge vibrant du vivant, quand bien même il ne l’est plus : « Ceux qui ne sont plus ont été vivants. Alors, ils restent de mon ordre. » Et c’est peut-être ce rapport aux morts et à la vie qui tient lieu ici de basse continue, de point de convergence des récits que le texte tisse ensemble, morceaux épars d’une mémoire zébrée d’émotions et de drames.
Sigolène Vinson est une bassiste discrète : ses accords se posent avec beaucoup de discrétion, mais toujours avec justesse. Ces notes sont les échos d’une tristesse et d’un chagrin qui viennent de loin. L’attentat de Charlie Hebdo dont elle est une rescapée parmi ses amis morts, rendue par Chérif Kouachi (« Je t’épargne ») aux vivants, pourrait suffire à expliquer la fêlure, la peur et la tristesse, mais la romancière évoque aussi une de ses rencontres, enfant en mer Rouge, avec le requin (combien de vies avez-vous eues Sigolène, combien de morts ?) et l’émotion qui lui était alors montée aux yeux et qu’elle s’était empressée de cacher : « À croire que mon occupation favorite est de verser des larmes. » Cela est dit sans insister ; le « je » qui nous parle, nous parle plus des requins immémoriaux ou contemporains, des oiseaux aquatiques, de la faune de la lagune de « l’étang malade à qui je livre mon chagrin, à qui je dérobe des dents de requins pour avoir moins mal (qui) me murmure (…) “si tu t’en remets aux temps géologiques, tu auras moins peur.” »
Ainsi passe-t-elle beaucoup de temps à explorer cet étang de Berre au bord duquel elle vit, avec son paddle, ou en planche à voile dans sa combinaison de femme-requine à saisir chaque mouvement aquatique, chaque envol dans le bleu de l’eau, du ciel. Si le livre débute avec les Oiseaux, d’Aristophane comme de l’étang, c’est pour les dents de requins, fossilisées dans les falaises de safre que la quête se fait obsessionnelle et la renvoie à son enfance au bord de la mer Rouge où « je comptais les ailerons des requins en chasse. Ces poissons-là étaient ma passion, je les aimais tout en les craignant. J’attendais d’eux qu’ils m’initient à l’inconnu, à l’altérité, mais surtout qu’ils me déracinent ». Les dents qu’elle exhume proviennent du Miocène et de poissons qui vivaient il y a cinq millions d’années et ce rapport au temps a quelque chose d’enivrant. Si l’étang de Berre est une surface relativement lisse (il arrive que le vent vienne en rider le miroir) il est d’une profondeur temporelle abyssale : la narratrice y observe le vivant et y ressent, jusque dans son corps, ce qui la relie aux temps enfouis. De ces temps-là, avec la complicité de chercheurs qu’elle questionne, elle rapporte le nom des espèces qui ont laissé pour seules traces de leur passage une dent : « Galeocerdo aduncus, Negaprion kraussi, Physodon fischeuri, Alopias exigua ». Une manière de les ramener à nous, de leur rendre vie en les nommant.
Dans notre anthropocène qui promet la destruction de toute vie à Berre, comme ailleurs, ce livre apparaît comme une arche de Noé inversée. Il est aussi un plaidoyer pour la lutte écologique que l’autrice mène en tant que conseillère municipale à Martigues, en charge de l’étang de Berre. Documenté, précis, le constat qu’elle fait ne laisse guère d’espoir, mais en recueillant ici tous les signes de vie qu’elle observe, elle parvient à construire un sanctuaire poétique à partir duquel, peut-être, d’autres rejoindront la lutte pour le vivant. C’est ce qu’on nous souhaite.
T. G.
La Requine, de Sigolène Vinson
Le Tripode, 159 pages, 19 €
Domaine français L’arche de Berre
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Thierry Guichard
Déclaration d’amour à l’étang de Berre, éloge intime du requin, traversée poétique des temps géologiques, le nouveau livre de Sigolène Vinson fait vibrer les éclats irisés de la vie immémoriale.
Un livre
L’arche de Berre
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

