Sereine Berlottier est la quatorzième autrice approchée par les éditions L’Œil ébloui pour participer à un projet magnifiquement oulipien : Dire son Perec. Quel en est le principe ? En 53 livres de 53 pages, 53 auteur.es s’engagent à nommer le rapport particulier qu’ils entretiennent avec Georges Perec dont la production profuse et mystérieuse continue d’exercer une vénération chez les écrivains. Et pour cause ! Peu sont les œuvres qui parviennent à tenir en un même geste d’écriture l’exigence d’un formalisme pointilleux et l’informel d’une biographie construite autour d’un manque.
Sereine Berlottier entre dans cette œuvre par la voix de Perec, autrement dit par le corps de l’écrivain, par ses hésitations, ses bafouillements, ses silences. Par tout ce qui échappe à l’écriture structurée par une contrainte. Elle entre aussi dans cette matière par l’immatérialité. À partir d’archives sonores et télévisuelles, elle mène l’enquête. « De quelle vérité la voix est-elle dépositaire ? » « Y a-t-il un accès possible à la littérature par la voix des écrivains ? » Si oui, comment alors résoudre cette impossible équation consistant à penser que « les écrivains écrivent parce qu’ils ne parlent pas » ? Depuis la périphérie d’une œuvre, depuis ses scories, ses manquements, comment atteindre le cœur battant d’une entreprise artistique et existentielle, celle d’un homme qui de 1965 à 1982 – 17 petites années – aura tracé une trajectoire si insolite ? C’est à tâtons et à grand renfort de « peut-être » qu’humblement Berlottier chemine. Son texte est un puzzle de documents, de réflexions, de digressions, d’identifications bien sûr tant la conservatrice de bibliothèque se reconnaît dans le documentaliste au CNRS que fut Perec. Dans cet opus s’élabore une approche faite de précisions et de délicatesse. Le motif est labile, il faut en prendre soin. « Ce qui passe, passe », déclare Perec dans un entretien avec Jacques Chancel, sur le plateau d’Apostrophes, lorsqu’il énumère tout ce qui se passe rue Mabillon un 18 octobre 1974. Perec en Keaton échevelé comme un diablotin qui cherche ses mots et troue l’espace autour, y compris lorsqu’il se tait, s’époumone ou rit doucement, le cigare entre le majeur et l’annulaire. À chaque page, Perec est bien là, moins comme une trace que comme une aura qui s’emparerait de nous.
Christine Plantec
Ce qui passe, passe. Voix de Georges Perec, de Sereine Berlottier
L’Œil ébloui, « Perec 53 », 53 pages, 12 €
Domaine français Voix quatorze
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Christine Plantec
Un livre
Voix quatorze
Par
Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

