Philippe Jaccottet, la transparence et l'obstacle
- Présentation De l’ouverture du champ au chant mineur
- Autre papier L’expérience poétique
- Entretien Toutes les fois de l’attention
- Autre papier Le brouillon général
- Autre papier « Ce très faible reste d’espoir »
- Autre papier « Un espace émané de ce monde et pourtant plus intime »
- Autre papier Le jardin
- Autre papier Se repromener sous les arbres
- Autre papier Feuilles volantes
- Bibliographie Bibliographie (choix)
Les proses de certains poètes ne sont-elles pas comme le joyau plus ou moins secret de leur œuvre, le cœur battant vers lequel semblent converger et d’où repartent les autres livres ? Ainsi Paysages avec figures absentes (si du moins on se fie au souvenir d’une lointaine lecture émerveillée) offre-t-il la densité respirante des premiers poèmes de Philippe Jaccottet, la « justesse » d’une « voix » qui s’accorde si bien à « la vie » et cette force partout présente mais ici peut-être à la fois plus fluide et plus resserrée.
Revenir, « après beaucoup d’années », à cette autre prose qu’est La Promenade sous les arbres, c’était espérer retrouver une telle force, que les aléas temporels du texte n’auraient pas altérée mais au contraire relancée (l’édition 2022 au Bruit du temps – en vérité pour moi une découverte – reprend une première réédition de 1961, version elle-même augmentée du livre originel de 1957). Se promener dans le temps du texte et de sa propre lecture allait-il tenir ses promesses ?
Oui – mais peut-être pour des raisons différentes de celles, explicites, avancées par l’auteur. Philippe Jaccottet présente en effet ce livre comme une suite d’« essais », à la fois une méditation sur son parcours antérieur (ou les textes d’autres auteurs) et une tentative de préparer, par la voie réflexive, la moisson des poèmes à venir. Il distingue ainsi l’art poétique et le poème (jusque dans la composition du livre, avec une première section programmatique, suivie d’« Exemples » et de « Remarques sans fin »). Mais c’est une distinction que son écriture, paradoxalement, semble contester. Qu’il médite sur « l’expérience poétique », commente le livre d’un autre, décrive une nuit sous la lune ou questionne les « leçons » des montagnes ou des rivières, ne fond-il pas tout cela dans un même mouvement que les phrases ici inventent ? Alors que le poète affirme qu’« il faudrait un poème presque sans adjectifs et réduit à très peu d’images ; simplement un mouvement vers le haut, (…), une émanation, une fumée de fraîcheur ; cette nuit est l’haleine d’une endormie, le rêve qui monte de ses yeux fermés ; le fantôme de son amour qui prend congé de nos difficultés », ne peut-on pas dire qu’il transforme l’optatif en nécessité, par cette phrase toute de reprises (dans sa syntaxe comme dans ses phonèmes) et de renversements (du « vers » au « rêve »), et qu’il nous donne à sentir précisément un tel « mouvement » ? Ni pré-poème ni post-poème, La Promenade sous les arbres serait donc ce « il faudrait » rendu à la réalité, certes évanescente et cependant comme rugueuse, de l’« émanation », de la « fumée » ou des « fantômes » : un poème, pleinement.
On comprend ainsi la valeur singulière qu’acquiert la « merveille » dans cet ouvrage. Maintes fois employé, le nom et ses dérivés désigneraient la critique interne de l’étymologie et du sens historique de ce mot (avec son cortège de choses étonnantes ou surréelles) à quoi l’auteur n’a eu de cesse de...

