Nous sommes au mitan du XVIe siècle dans un petit village à flanc de montagne de la Corse, l’Arcinivala. Celui qui raconte est archidiacre en son village de Vescovato, non loin de là. Anton Pietro Filippini se dit aussi écrivain et poète et possède outre une propension à la couardise, un goût certain pour la langue vernaculaire corse. L’homme n’est pas le témoin direct de tous les événements qu’il rapporte (si ce n’est l’arrivée sanglante de l’armée du colonel Sampieru dans son village et le combat qui s’ensuit avec les troupes génoises). Il raconte donc les aventures du héros Fioravante avec la volonté d’un historien qui se saisit de la légende pour la façonner en la passant au filtre du réalisme. C’est peu de dire que la Corse avec sa langue, son relief, ses expressions nous est ici restituée dans une matérialité profonde, épaisse, jusqu’à en devenir palpable. L’histoire de l’île, quand naît Fiovarante est déjà ensanglantée par de multiples conflits : Gênes a mis le grappin sur la Corse que le Roi de France voudrait reprendre, mais l’île est aussi attaquée régulièrement par les Barbaresques, pilleurs venus de la mer et auxquels très jeune Fiovarante va être confronté. On notera d’ailleurs que face aux « Turchi » ainsi qu’ils les nomment car « était Turc pour eux tout ce qui n’était pas insulaire et de leur confession », les villages toujours en conflits les uns avec les autres, savent s’unir pour repousser les assaillants. Le village de Fiovarante est donc attaqué alors qu’il était parti avec son père et son oncle dépecer un cerf dans une bergerie isolée (chasser le gibier est interdit au petit peuple dont ces trois-là font partie) et l’oncle (qui sait lire les présages) donne l’alarme assez tôt pour revenir à l’Arcinivala alors que brûlent les premières maisons. C’est à cette occasion que Fiovarante tuera son premier homme.
Si Marc Biancarelli excelle à décrire des scènes de guerre et de violence, il sait aussi chanter une forme de paix bucolique. Jeune homme, Fiovarante et son amie d’enfance Catalina tissent un lien amoureux fait de désirs et d’espièglerie. Cette jeunesse incarne aussi deux désirs antagonistes qu’on retrouve dans bon nombre de récits corses : Catalina aimerait que Fiovarante lui raconte ce qui existe au-delà de l’île, elle rêve d’ailleurs, de ce monde nouveau qu’on dit fabuleux quand Fiovarante lui se sent lié à son village, sa famille, ses traditions et dépositaire d’une histoire qui le retient ici. La guerre alors offre la possibilité de marier ces désirs opposés : rejoindre les troupes de Sampieru qui a débarqué sur l’île et envoie dans chaque village des recruteurs permet à la fois de défendre sa terre, son peuple et de découvrir d’autres mondes que le sien. C’est ce que rapporte Fillipone, le frère aîné de Fiovarante, embrigadé au début du roman, porté disparu pour notre héros et sa famille et qui revient auréolé de gloire dans son village pour recruter à son tour.
L’Histoire n’est pas un fil que l’on tire à soi pour poser un récit ordonné sur une trame chronologique. Le jour où Filippone revient, Catalina et ses sœurs dont la plus petite, sont agressées par des voleurs habitant un village voisin ; elles sont battues et violées dans une scène d’une cruauté dont Biancarelli a le secret (voir ses romans précédents) et qui va ouvrir, pour Fiovarante, le chemin de la guerre. Le jeune homme s’enrôle à son tour et c’est toute la famille qui décide de rejoindre Sampieru et le lecteur se met en chemin avec eux vers la grande bataille.
Dans le récit de cette levée d’une armée de paysans venus de toute la Corse, Marc Biancarelli dévoile le propos du livre. Après nous avoir mis la Corse, ses paysages, sa langue, ses us et coutumes en tête, il déploie en un seul mouvement une Histoire dont les Corses ne furent jamais jusqu’alors ceux qui l’écrivaient, ceux qui la façonnaient. S’interrogeant sur les raisons qui amènent tout un peuple à aller au-devant de la mort, il bâtit les fondations de son roman national : « Il est, pour ceux qui ont livré bataille, une indéfectible fidélité qui lie les individus entre eux, parfois jusqu’à la déraison (…). En notre pays, qui toujours eut à lutter pour sa simple survie, mais qui jamais ne s’incarna en un puissant royaume, ni ne connut sa propre souveraineté, cette idée de faire corps de l’un à l’autre prévalut en tout lieu et en toute occasion. » Une façon de dire que l’âme d’un peuple peut naître dans le sang.
T. G.
Roman national, de Marc Biancarelli
Actes Sud, 189 pages, 20 €
Domaine français Saga corse
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Thierry Guichard
Dans son nouveau roman à l’ambition affichée jusque dans son titre, Marc Biancarelli exhume les racines du nationalisme corse et la figure historique de Sampieru de Bastelica. Entre fureur et violences.
Un livre
Saga corse
Par
Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

