C’est à Pascal Quignard que revient l’honneur – et le bonheur – d’être le premier auteur publié par ce nouvel éditeur que sont les éditions Hardies, lancées « par défi et plaisir » par Sophie Nauleau et André Velter. Trois beaux livres – à savoir Il n’y a pas de place pour la mort, paru en janvier dernier, suivi aujourd’hui par Beatus, entièrement inédit et avec huit pages d’images en quadrichromie, et par l’édition définitive et complète de Boutès (Galilée, 2008) – portant haut l’exigence littéraire en ces temps où la littérature a perdu ce qui lui restait de sauvage et de mystérieux. Trois livres qui nous offrent l’occasion de renouer avec la parole intempestive de Quignard, une parole de son temps, mais retournée contre lui, et cherchant quelque chose qui ignore le langage, une sorte d’inverbalisable érotisé datant d’un temps où le langage n’était pas. L’occasion aussi d’essayer de saisir de quoi est fait le plaisir de lire Quignard.
C’est d’abord le plaisir à lire une écriture magnifiquement déconcertante, fruit d’un exercice constant d’étonnement et de lucidité. Écriture errante, en quête d’un perdu ou de la présence atemporelle mais agissante du jadis au cœur du présent. Véritable pensée en aventure, elle cumule, cette écriture, les vertus du dépaysement et les audaces propres à sa dimension exploratrice. Procédant souvent par formulations conjuguant la démarche analytique et la démarche synthétique, elle progresse par fulgurances et saccades. Comme dans Boutès où le texte suit les méandres d’une pensée en train de s’organiser. Il se présente sous la forme de petites suites baroques de méditations autour du geste de Boutès, l’un des rameurs de la nef Argo voguant en quête de la Toison d’or. Le vaisseau s’approchant de l’île des oiseaux aux têtes et aux seins de femme, les Sirènes, il est le seul parmi les Argonautes à choisir de ne pas résister à leur chant. Sortant du rang, il saute du navire. Quignard voit dans le plongeon de Boutès le désir de rejoindre le royaume qui nous précède, ce qu’il appelle « le premier monde », cette origine qui nous hante, ce temps de la vie anténatale, de la vie fœtale « maritime et aphone ». Ce faisant, Boutès répond à un appel impérieux « plus ancien que celui qu’adresse la voix ». Comme si le chant des Sirènes avait empli son âme « d’un désir d’approcher à l’état pur », de rejoindre « ce qui fait retour de ce monde qui nous précède sans que ce retour soit possible ». Dans le prolongement de cette fable, Quignard propose alors de distinguer deux types de musique. L’une féminine, de perdition (elle ôte le retour), l’autre masculine, orphique, « salvifique, articulée, collective » (celle d’Orphée poussant les bras à ramer). Boutès a choisi le plongeon sans retour dans cette « mélodie animale » que refoule le chant civilisé et qui parle de l’origine. Il rejoint – quitte à se perdre lui-même, et à l’image du plongeur de Paestum se jetant dans l’eau de l’autre monde – le « perdu » dont la musique porte...
Domaine français Tenir le coup
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Richard Blin
Trois livres de Pascal Quignard autour de la nuit des béatitudes, du déchirant de la musique et des manières d’envisager la mort. Trois livres baroques à force de pureté.
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