Le Sensible et le cruel n’est pas un titre de Clérambault mais, sous-titré « La passion érotique des étoffes chez la femme », celui choisi par l’éditrice et préfacière Tiziana Villani pour ce recueil de quatre textes du fameux psychiatre à qui l’on doit, entre autres, le « syndrome de Clérambault » (le sujet, érotomane, se croit aimé d’une personne avec qui il n’a jamais été en contact, en général une célébrité), et qui fut le maître de Lacan. Personnage singulier, passionné lui-même par les drapés du vêtement féminin en Afrique du Nord, dont il réalisa in situ des centaines des photographies. Outre « Automatisme mental et scission du moi » (1920) et les deux pages de « Théorie professée à l’Infirmerie spéciale » (1927), qui intéresseront au premier chef les spécialistes, on se réjouit de voir les éditions Eterotopia ressortir les deux articles uniment intitulés « Passion érotique des étoffes chez la femme » (quel titre !), initialement publiés en 1995 par feu Les Empêcheurs de penser en rond.
Un mot du contexte : au début du XXe siècle, les grands magasins dont Zola décrivit la naissance dans Au bonheur des dames (1883). Avec eux, l’émergence de la consommation de masse et, incidemment, de la pratique tout aussi massive des vols à l’étalage, avec leur répression. Psychiatre à « l’Infirmerie spéciale » de la préfecture de police de Paris (on est ici entre médecine et criminologie), Clérambault, parmi la légion de prévenus qu’il voit chaque jour en entretien en vue de son rapport médico-légal, s’y intéresse à une catégorie de kleptomanes très particulière. Sauf exception des femmes, lesquelles dérobent des étoffes – surtout de la soie, parfois du satin, du velours – puis l’utilisent pour se masturber, souvent sitôt sorties du magasin si elles peuvent s’isoler des regards. Chipeuses, « chipies », dit-il.
On lira d’abord l’article de 1910 moins technique que le premier, de 1908. S’y confie « Marie D…, veuve A…, ménagère, 49 ans ». Elle s’est masturbée « dès l’âge de 7 à 8 ans (…) sur des chaises » (un scénario commun à d’autres cas : chaises garnies de velours, de peluche), s’est mariée « pour avoir une belle robe de soie noire », et éprouve toujours sa « passion pour la soie ». « La soie a un froufrou, un cricri qui me fait jouir. » Clérambault : « D’entendre prononcer le mot soie ou encore de se représenter la soie en pensée suffit, dit-elle, à provoquer chez elle une érection des parties sexuelles ».
L’ensemble formé par les deux versions de « Passion érotique des étoffes chez la femme » fascine par sa modernité. Si Clérambault s’inscrit dans une tradition normative (les termes de « perversion » et d’« amoralité » sont fréquents chez lui), néanmoins nous y verrons aujourd’hui d’abord, dans les nombreux témoignages cités par le psychiatre, l’affirmation d’une sexualité féminine où le partenaire masculin… est remarquablement dispensable. Pour le « corps qui se frotte », dixit la préfacière, la soie suffit. Une seconde peau, qui mobilise la vue par ses couleurs et son chatoiement, le toucher par sa finesse, et qui procure aussi une jouissance acoustique qui, par parenthèse, a donné lieu en 1996 à une adaptation au cinéma, Le Cri de la soie d’Yvon Marciano, à la bande-son pleine du crissement des étoffes, vertigineux jusqu’à l’évanouissement pour Marie Trintignant dans le rôle principal.
Le voyeurisme s’installe à la lecture des aveux crus donnés en confiance au psychiatre, et qui contrastent avec sa froideur clinico-administrative. Si l’intention de Clérambault ne relève pas de l’érotisme, sa prose n’en est pas moins troublante. Mais ce roman vrai de la passion érotique solitaire chez la femme des années 1900 révèle autre chose. La criminalisation du plaisir féminin mêlé au vol, la honte de la malheureuse sommée, au « dépôt », de déballer son intimité, mettent en scène une pathétique en creux. « Pouviez-vous ne pas vous masturber ? » demande Clérambault à « V.B., 40 ans ». Réponse : « Oui, mais je manque de force morale ». « Vous n’en aviez pas honte ? », insiste le médecin. « Je n’ai pas d’opinion parce que personne ne le sait ». Comprendre : mon corps m’appartient, ma honte est dans ton œil.
Jérôme Delclos
Le Sensible et le cruel, de Gaëtan Gatian de Clérambault
Eterotopia, 67 pages, 11 €
Histoire littéraire Le cricri des froufrous
septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276
| par
Jérôme Delclos
Réédition de la cultissime monographie du psychiatre Clérambault (1872-1934), entre érotique et pathétique.
Un livre
Le cricri des froufrous
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°276
, septembre 2026.

