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Intemporels Les rêves de Job

septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276 | par Didier Garcia

Avec La Tourbe et les larmes, le romancier écossais John Quigley (1925-2021) signe un roman qui oscille entre le tragique et l’humour noir.

La Tourbe et les larmes

Bienvenue sur l’île de Torrismore, île fictive située quelque part dans l’archipel des Hébrides : un milieu hostile qui abrite une centaine d’insulaires mais sur laquelle rien ne pousse, car la tourbe qui leur tient lieu de terre se trouve en permanence gorgée d’eau.
C’est sur la famille Campell que ce roman décide de s’arrêter. Une famille qui vit dans une bicoque en tôle de la baie des Anges, laquelle n’a évidemment d’angélique que le nom. Sous son toit, où seul Roddy, le fils, manque à l’appel, car parti sur le continent vendre une montre en or et pour lors pas encore revenu, on trouve Flora, l’épouse, ses deux filles, dont l’une est missionnaire, et surtout Cruachan, le père, l’époux, véritable antihéros de ce roman. Sans oublier le propre père de Cruachan, qui passe des heures à polir son cercueil, dans l’attente d’une mort qui se refuse à lui.
Si Cruachan tient encore debout malgré sa misère c’est grâce à ses rêves. Il en a deux. Acquérir suffisamment de briques pour finir la maison qu’il a ébauchée, laquelle « serait celle de Dieu », et réaliser une planche à pommes de terre, « une planche d’un sol sec et aéré où les racines ne pourriraient point, où les plants vivraient et prospéreraient » (autrement dit : ramener de la terre du continent pour l’étaler sur la tourbe, ce qu’il imagine pouvoir faire avec l’argent que son fils rapportera à son retour). Des rêves simples en apparence, au nom desquels il refuse de quitter sa terre natale lorsque proposition est faite aux insulaires d’être réinstallés dans l’Argyll (une région de l’ouest de l’Écosse). Pas question pour lui d’abandonner son île, à laquelle il est attaché comme une moule à son rocher. Et même s’il y mène une vie indigente, en remettant toujours au lendemain ce qu’il pourrait tenter de faire le jour même (« se hâter trahissait, à son sens, un manque de sagesse »), il continue de l’aimer, du même amour inextinguible.
De son côté, le grand-père veille sur son cercueil. Un jour, il trouve une plaque en métal sur les rochers. Il la nettoie, la fait briller, et comme il ne sait pas lire il la cloute sur son cercueil afin de l’embellir (elle porte l’inscription suivante : « Prière aux messieurs de relever le siège »). Quant à la fille aînée, missionnaire davantage dans les paroles que dans les actes, elle tombe enceinte, sans bien savoir de qui. Cela ne fait jamais qu’un malheur de plus pour cette famille toujours habituée au pire.
On assiste donc à une descente aux enfers quand on espérait l’inverse depuis les premières lignes. Cruachan lui-même en vient à sombrer, n’ayant soudain plus aucun respect pour les morts, quand bien même ils seraient de son sang : son père a passé six ans de sa vie à préparer son cercueil afin que sa dépouille ne soit pas balancée à la mer, et lorsqu’il meurt son propre fils confie son corps aux poissons dans le seul espoir de tirer un bon prix du cercueil.
Dans ces pages, on rit de la bêtise de Cruachan, qui semble sans limites, de sa naïveté dans l’attente du retour de son fils, de son aveuglement face à sa fille (qui a elle le mérite d’y voir plus clair que lui : « Roddy s’est débiné avec l’argent qu’il a tiré de cette montre et, à l’heure qu’il est, il l’a gaspillé à se vautrer tout nu dans le péché ! »). Et on a les bras qui tombent devant son explication aux maux qui s’abattent sur lui et sur les siens : « y a sûrement quelque chose chez nous autres pauvres gens qui fait sortir du seigneur le pire qu’il y a en lui. »
Publié en anglais en 1963, traduit pour la première fois en français en 1965 chez Fayard, sous le titre Demain n’est pas pour les hommes dans la collection « Horizon libre » animée par Max-Paul Fouchet, La Tourbe et les larmes, qui n’est pas sans rappeler Les Saisons de Maurice Pons (où règne le même genre de misère), présente une sorte de Job qui continue d’adorer son Dieu envers et contre tout. On ne sait d’ailleurs pas très bien quel sens donner à son obstination, qui condamne cette famille à une vie misérable. L’auteur a-t-il voulu mettre en scène, à la manière d’un Beckett, l’absurde de l’existence humaine ? Entendait-il condamner les aveuglements religieux, qui privent certains êtres de la lucidité qui les sauverait ? En l’absence de réponse il faut prendre ce roman pour ce qu’il est : une plongée dans le non-sens, dont on ressort un peu sonné, car John Quigley, surtout connu pour sa saga autour d’une dynastie ayant bâti sa fortune dans le commerce du whisky au XIXe siècle à Glasgow (King’s Royal), n’a pas son pareil pour à la fois entretenir les espoirs chez son lecteur et les éteindre les uns après les autres.

Didier Garcia

La Tourbe et les larmes, de John Quigley
Traduit de l’anglais par Paul Mousset, L’Arbre vengeur, 330 pages, 21 €

Les rêves de Job Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°276 , septembre 2026.
LMDA papier n°276
7,30 € / 8,30 € (hors France)
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