Si vous êtes de ceux qui lisent pour échapper au tourment d’être, fuyez les livres d’Henri Michaux ! Car dans leur insouciance absolue de séduire, des livres comme Qui je fus, Mes propriétés, Un certain Plume, La Nuit remue ou Voyage en Grande Garabagne sont des modèles d’outrance fiévreuse, de provocation iconoclaste et d’analyse d’états inondés d’insaisissable. Des livres inclassables qui se présentent comme autant d’avatars d’un moi éclaté qui n’aura cessé de se parcourir, de se mettre à l’épreuve, d’explorer son humanité dérisoire. Rejetons d’une vie que Michaux a consacrée à la recherche de son être véritable parmi l’infinité de ses moi, ils donnent, ces livres, figure à d’audacieuses incursions dans des espaces dont les frontières se chevauchent et dans lesquels on ne pénètre qu’en intrus ou en ennemi, et qu’il a arpentés en observateur aussi effaré qu’incrédule.
Né en 1899 à Namur, en Belgique – il ne deviendra français qu’en 1955 – Henri Michaux connut une enfance et une adolescence difficiles. Parallèlement à ses humanités, faites chez les Jésuites, il se met à lire, à rage perdue, des vies de saints et découvre les mystiques rhénans dont les délires, les extases, la totale singularité, l’aident à prendre la mesure de la sienne de singularité. Dans une lettre à Franz Hellens, il avouera des années plus tard : « Je ne comprends rien de ce que disent les gens, les auteurs. Il faut que je refasse tout dans ma tête. C’est pénible mais c’est peut-être cela l’invention et l’originalité. » Mais déjà, adolescent, il a deviné que sa place pourrait être dans des marges semblables à celles où vivent ces religieux déviants qui viennent de lui ouvrir les portes de l’Infini comme celles de la possibilité d’une existence tournée vers l’ailleurs. Il pensera alors entrer dans les ordres, mais, son père refusant qu’il se fasse bénédictin, il s’embarque, en 1922, comme matelot à bord d’un voilier en route pour les Amériques. « À défaut de cellule monacale, les cabines de matelot s’inviteront désormais, mais provisoirement, dans l’univers du jeune Michaux. » Il en tirera un livre, Écuador. En 1924, il est à Paris où il sera quelque temps le secrétaire de Jules Supervielle avant de se consacrer, entre 1927 et 1937, au voyage – Turquie, Amérique du Sud, Inde, Chine – dix années dont témoigne entre autres Un barbare en Asie. Mais après avoir exploré le monde extérieur, le monde géographique, Michaux comprit que tous ses déplacements autour du globe n’avaient été que vaines agitations, que l’unique voyage qu’il convenait d’entreprendre était celui qui mène au cœur de notre « lointain intérieur », cet univers du dedans, terre inexplorée, proche et pourtant lointaine. C’est à ce Michaux « pèlerin de l’intérieur » que Patrick Krémer vient de consacrer un livre dans lequel il retrace son parcours spirituel à partir de sa lecture des Écrits de la béguine Hadewijch d’Anvers.
« J’ai aimé sans restriction ni explication deux hommes : Lautréamont et...
Histoire littéraire Un désir inapaisé de révélation
Mystique refoulé et saboté autant qu’explorateur méticuleux du lointain intérieur comme des lointains ailleurs, Henri Michaux aura cherché l’Absolu toute sa vie. En aventurier intrépide de l’infini turbulent, et en artiste des paradoxes et des paroxysmes, ainsi que nous le montre le livre que lui consacre Pascal Krémer.
